Lettre ouverte à Donald Trump

Spanish, English

Par Jorge Majfud

Traduit par Hortense Djomeda

Monsieur Trump:

Quand vous avez présenté votre candidature pour le Parti Républicain au milieu de l’année passée, avec l’intuition propre à un entrepreneur prospère, vous saviez déjà quel produit vendre. Vous avec eu le grand mérite de transformer la politique (qui depuis la génération fondatrice n’ a pas connu beaucoup d’intellectuels) en une parfaite campagne de marketing commercial dont le slogan principal n’a pas été non plus très sophistiqué. Les mexicains qui arrivent sont des violeurs, des criminels, des envahisseurs.

Rien de neuf et rien de plus loin de la réalité. Vous vous rendrez compte que, dans les prisons de ce pays, les migrants, légaux ou illégaux, sont minoritaires, repésentants un quart des détenus par rapport à la population carcérale américaine. Au cas où vous ne le comprenez pas, selon les statistiques, les épaules mouillées ont quatre ou cinq fois moins de possiblité de comettre un crime que vos charmants enfants, monsieur Trump. Là où l’immigration prédomine, les préjugés et le racisme augmentent et la criminalité chute.

Voyez vous, monsieur Donald, bien avant que vos grands-parents n’arrivent d’Allemagne et ne réussissent dans le business de l’hôtellerie et des maisons closes à New York, bien avant que votre mère n’arrive d’Ecosse, les mexicains  avaient déjà leurs familles ici et avaient déjà baptisé les Etats de l’Ouest, les rivières, les vallées, les montagnes et les villes. L’architecture californienne et le cowboy texan, symboles de l’américain authentique ne sont rien d’autre que le résultat de l’hybridité, comme partout, entre la nouvelle culture anglosaxonne et la culture mexicaine si longtemps établie. Vous imaginez vous l’un des pères fondateurs se retrouvant nez à nez avec un cowboy sur son chemin?

Quand votre mère est arrivée dans ce pays dans les années 30, un demi-million de mexicains-américains furent expulsés. Ils étaient majoritairement des citoyens américains mais la malchance fit que la frustration nationale due à la Grande Dépression, qu’ils n’avaient pas inventée, trouva qu’ils avaient des têtes d’étrangers.

L’assimilation c’est de la violence. Dans beaucoup de sociétés c’est une exigence ; toutes les sociétés où le fascisme survit d’une façon ou d’une autre.

Ces gens ont des têtes d’étrangers et de violeurs (et vous n’êtes pas le premier à le savoir) depuis que les Etats-Unis prirent possession (disons-le ainsi pour n’offenser personne) de la moitié du territoire mexicain au milieu du 19ème siècle. Et, comme ces gens qui y vivaient déjà ne cessaient de parler une langue barbare comme l’espagnol et refusaient de changer leur couleur de peau, ils furent poursuivis, expulsés ou assassinés tout simplement, accusés d’être des bandits, des violeurs et des étrangers envahisseurs. Le vrai Zorro était brun et ne luttait pas contre le despotisme mexicain (contrairement à ce que Johnston McCulley a écrit pour pouvoir vendre son histoire à Hollywood), mais plutôt contre les anglosaxons envahisseurs qui avaient pris leurs terres. Il était brun et rebelle comme Jésus, bien que dans les peintures sacrées vous voyez le Nazaréen toujours blond, les yeux bleus et plutôt soumis. Le pouvoir hégémonique de l’ époque qui l’a crucifié avait des raisons politiques évidentes pour le faire. Et il a continué à le  crucifier quand, trois siècles plus tard, les chrétiens cessèrent d’être des migrants illégaux poursuivis qui se cachaient dans les catacombes et se transformèrent en persécuteurs officiels du pouvoir en place.

Heureusement, les migrants européens comme votre père et votre épouse actuelle, n’avaient pas des têtes d’étrangers. Bien sûr que si votre mère était arrivée quarante ans plus tôt, peut-être qu’on l’aurait confondue avec des irlandais. Ces derniers avaient l’air d’envahisseurs. En plus ils étaient catholiques, avaient les cheveux comme les vôtres, cuivrés ou jaunâtres, quelque chose qui ne plaisait pas aux blancs assimilés, c’est-à-dire des blancs qui avaient été une fois discriminés à cause de leur accent polonais, russe ou italien. Mais, heureusement, les migrants apprennent vite.

Bien sûr que c’est ce que vous ainsi que d’autres exigez : les migrants doivent s’assimiler à « cette culture ». Quelle culture? Dans une société réellement ouverte et démocratique, nul ne devrait oublier qui il est pour être accepté, raison pour laquelle, à mon avis, la vertu devrait être l’intégration et non l’assimilation. L’assimilation c’est de la violence. Dans beaucoup de sociétés c’est une exigence; toutes les sociétés où le fascisme survit d’une façon ou d’une autre.

Monsieur Trump, la créativité des hommes et femmes de ce pays est admirable, bien qu’on exagère son importance tout en oubliant ses aspects négatifs.

Ce ne furent pas les hommes d’affaires qui en Amérique Latine promurent la démocratie, bien au contraire. Beaucoup d’entreprises americaines prospères ont promu des coups d’Etat sanglants et ont soutenu une longue liste de dictatures.

Ce furent des hommes d’affaires qui, comme Henry Ford, firent des contributions intéressantes à l’industrie, mais on oublie que, comme beaucoup d’autres hommes d’affaires, Ford fut un antisémite qui collabora avec Hitler. Alors même que l’on refusait l’asile aux juifs persécutés en Allemagne, de la même façon qu’aujourd’hui on le refuse aux musulmans pour la même raison, ALCOA et Texaco collaboraient avec les régimes fascistes de l’époque.

Ce ne furent pas les hommes d’affaires qui ont développé les nouvelles technologies et les sciences, mais plutôt les inventeurs amateurs ou des professionnels salariés qui, depuis la fondation de ce pays jusqu’à l’invention d’Internet, en passant par Einstein et l’arrivée de l’homme sur la Lune. Sans parler des bases de la science, fondées par ces arabes horribles et primitifs il y a des siècles, depuis les chiffres que nous utilisons jusqu’à l’algèbre, les algorytmes, ainsi que beaucoup d’autres sciences et philosophies qui de nos jours font partie de l’Occident, en passant par les européens depuis le 17ème siècle. Bien sûr que parmi eux il n’y a aucun homme d’affaires.

Ce ne furent pas des hommes d’affaires qui ont obtenu, par leur action de résistance et de lutte populaire, presque tous les progrès en droits civils que ce pays connait aujourd’hui, alors qu’à leur époque ils étaient diabolisés, considérés comme des agitateurs dangereux et antiméricains.

Monsieur Trump, je sais que vous ne le savez pas, raison pour laquelle je vous le dit: un pays n’est pas une entreprise. En tant qu’entrepreneur, vous pouvez embaucher ou licencier autant d’employés que vous voulez pour la simple raison qu’avant il y a eu un Etat qui a donné une éducation à ces personnes et qu’il y aura un Etat qui les prendra en charge quand ils seront licenciés, avec des aides sociales ou avec la police, dans le pire des cas. Un homme d’affaires n’est obligé de résoudre aucun de ces aspects externes, il ne s’ocupe que de son propre succès, qu’il confond après aux mérites de toute une nation et les vend de cette manière là, parce que c’est ce qu’un homme d’affaires sait faire le mieux : vendre. N’importe quoi.

Monsieur Trump, la démocratie a son Talon d’Achille. Contrairement à ce que l’on pense normalement dans toute société fasciste, ce ne sont pas les critiques mais plutôt les démagogues qui se gonflent de nationalisme pour abuser du pouvoir de leurs propres nations. 

Vous vous vantez toujours d’être immensément riche. Je vous admire pour votre courage. Mais si nous prenons en considération ce que vous avez fait avec ce que vous avez reçu de vos parents et de vos grands-parents, on peut dire que presque n’importe quel homme d’affaires, n’importe quel travailleur de ce pays qui a demarré avec presque rien, et dans beaucoup de cas avec d’énormes dettes, dues au finacement de ses études, a plus de succès que vous.

Le turc Hamdi Ulukaya était un migrant pauvre quand il créa il y a quelques années la marque de yaourts Chobani, dont la valeur aujourd’hui est estimée à deux milliards de dollars. Sans aucun doute, quelque chose de très probable dans un pays comme celui-ci. Mais, cet homme d’affaires créatif, a eu la décence de reconnaitre que tout le mérite ne lui revient pas, que cela n’aurait pas été possible sans un pays ouvert ni sans ses employés. Il y a de cela quelques jours, il a fait don de dix pour cent de ses actions à ses employés.

Au Mexique, il y a des exemples similaires au vôtre. Même meilleurs. Le plus connu est Carlos Slim, un fils de Libanais qui, profitant des crisis économiques d’alors, comme n’importe quel homme qui a de l’argent, s’est fait une fortune qui aujourd’hui est dix fois supérieure à la vôtre, monsieur Trump.

Monsieur Trump, la démocratie a son Talon d’Achille. Contrairement à ce que l’on pense normalement dans toute société fasciste, ce ne sont pas les critiques mais plutôt les démagogues qui se gonflent de nationalisme pour abuser du pouvoir de leurs propres nations. 

Athènes, considérée comme la première démocratie au monde, s’enorgueillissait de recevoir des étrangers; ce ne fut pas sa faiblesse, ni politique, ni morale. Il y avait des esclaves à Athènes, comme il y en eu dans votre pays pendant deux siècles et d’une certaine manière il y en a encore: les travailleurs sans-papiers. Athènes avait ses démagogues: Anytos par exemple, était un homme d’affaires prospère qui a convaincu de façon très démocratique le reste de la société pour qu’elle condamne à mort la tête pensante de l’époque, Socrate car il posait trop de questions, il croyait très peu aux dieux d’Athènes, car il corrompait la jeunesse avec des questionnements.

Bien sûr qu’aujourd’hui presque personne ne se souvient d’Anytos et il en sera de même pour vous sauf si vous doublez la mise et vous devenez une des figures qui, en Europe, passèrent dans l’histoire du 19ème siècle à cause de leur nationalisme exacerbé et leur haine envers tout ce semblait étranger même sans l’être. Vous trouverez toujours des partisans car cela aussi fait partie du jeu démocratique et, pour l’instant nous n’en avons pas d’autre système  meilleur.

 

Les narrations politiques et l’invention de la réalité

par Jorge Majfud

 

Au milieu de la dernière décennie aux États-Unis, chaque fois que je me trouvais dans une de mes classes à discuter ouvertement de sujets comme le féminisme ou le mariage égalitaire je ne recueillais qu’une grande résistance, surtout de la part des étudiantes. Les rares qui osaient parler considéraient l’un, le féminisme, comme une dégénérescence propre au marxisme et l’autre comme une dégénérescence propre de l’humanité. Quant à leur tour les étudiants demandaient mon opinion, invariablement je leur répondait : « Il est possible de retarder l’histoire, mais personne ne pourra jamais l’arrêter. Maintenant la seule idée de reconnaître le mariage égalitaire comme un droit vous semble inacceptable et jusqu’à être une offense contre Dieu, mais dans dix ou quinze ans, plus d’un parmi vous se manifestera en faveur, au nom du même Dieu ».

Aujourd’hui, dans n’importe quelle classe et en dehors de celle stratégiquement appelée « bulle de l’université » (comme si le reste de la société n’était pas composé par d’autres bulles, fréquemment moins créatrices) où on aborde le même sujet, une majorité hétérosexuelle et définie comme conservatrice défend les droits des homosexuels, y compris le droit au mariage. La même chose a eu lieu avec la contraception dans les années soixante et avec le mariage interracial dans les cinquante, qui était illégal dans beaucoup d’états à l’époque où est né l’actuel président Barack Hussein Obama.

Avant que les post modernistes nient toute direction et sens des processus humains, les révolutionnaires de l’Ère moderne croyaient qu’il était possible d’accélérer l’histoire en provoquant la chute du fruit mûr, que l’histoire ne progressait pas de façon harmonieuse mais par des sauts abrupts (les révolutions). D’une certaine façon ils avaient raison : presque aucun progrès social n’a été fait sans un type de lutte, de résistance, d’action et de réaction. Chaque fois qu’on essaie d’arrêter ou de dévier le chemin de l’histoire, la violence éclate.

Le présent tyrannise notre vision du passé et de ce qui va se passer. Les gens pensent, par exemple, que parce que dans l’histoire récente les garçons s’identifient avec le bleu ciel et les petites filles avec le rose, il en a toujours été ainsi, et que cela le sera toujours, sans considérer qu’il y a à peine un siècle tous les enfants étaient habillés en blanc jusqu’à ce que les magasins des Etats-Unis inventent « les couleurs traditionnelles ». L’idée récurrente et tyrannique que « les choses sont ainsi depuis que le monde est monde » s’écroulerait rien qu’ en jetant un regard au portrait de Louis XIV, XV ou XVI avec perruques, chausses, jupes et talons hauts, montrant une jambe style Marilyn Monroe, tous symboles de masculinité de l’époque.

Peu nombreuses sont les encyclopédies qui définissent la Révolution américaine par l’oxymore de « révolution conservatrice », quand pendant des siècles et en considérant le monde de l’époque , on n’a pas vu une expérience plus radicalement réformiste et révolutionnaire. La seule omission de Dieu dans la Constitution, et l’obligation de ne mettre aucune religion dans les affaires de l’État, depuis le premier amendement et toute la Déclaration de droits , est remise en question de manière permanente par une population éduquée par la démagogie politique et prédicatrice, qui insiste sur le fait que ce pays fut fondé sur la base du christianisme et des philosophies séculières de l’époque. La légende « In God We Trust » a été introduite des générations plus tard. En fait, le serment de loyauté des États-Unis a été inventé et poussé par un chrétien socialiste qui, à la fin du XIXe siècle et en cohérence avec la Constitution, a évité le mot le Dieu, jusqu’à ce que la paranoïa maccartiste des années cinquante introduise la mention de Dieu comme façon de prévenir du communisme, ou plutôt, comme la façon d’imposer un statu quo qui se voyait gravement menacé par les mouvements sociaux qui ont héroïquement résisté au racisme et au sexisme d’idées populaires comme « l’intégration raciale c’est du communisme ».

En politique, comme en littérature, le temps est le meilleur critique. Surtout quand la vérité n’importe déjà plus.

Il est clair que Dieu n’a jamais été le problème, au moins de mon point de vue ; le problème habituel est ceux qui s’érigent en ses porte-paroles pour étendre leurs intérêts et leur contrôle social en son nom, passant au-dessus de toute évidence historique et créant un passé à leur goût.

Alors, imaginer un président socialiste aux États-Unis semble une utopie lointaine sinon impossible. Elle l’est, bien qu’en politique l’impensable finit par être adopté par les nouvelles générations. Je ne vais pas dire que le socialisme est meilleur que le capitalisme dans une société comme la société Usaméricaine. Je ne crois pas à l’importation de recettes politiques et sociales dans aucun pays. Mais je ne crois pas non plus que ce qui s’appelle vaguement socialisme soit quelque chose de nouveau dans ce pays (il suffirait de jeter un regard à son histoire et à ses programmes sociaux actuels, beaucoup plus socialistes qu’en Chine). Ce n’est pas un hasard si Karl Marx lui-même avait une opinion plus favorable de la démocratie US que des gouvernements européens de l’époque. D’un autre côté, ce qui s’appelle aussi vaguement le capitalisme ne se ressemble même par hasard à quelque chose de semblable à ce que les conservateurs identifient avec les idées des pères fondateurs. Jefferson, l’artisan de la démocratie US, n’avait aucune estime ni opinion favorable envers le pouvoir déchainé des banques. Sans commencer à considérer que Jésus, porte drapeau des capitalistes conservateurs, n’avait rien de capitaliste et qu’ils ne l’ont pas crucifié en tant conservateur, mais comme tout le contraire.

Voici le paradoxe actuel : le capitalisme a été un net progrès vers la liberté individuelle des agonîmes quand en Europe l’aristocratie héréditaire a commencé à perdre ses privilèges et son pouvoir grâce au nouveau pouvoir sans nom ni titre d’argent. Cependant, le capitalisme a dérivé vers un néo-féodalisme où les princes (les clans mega-millionnaires) ont plus de pouvoir que les gouvernements nationaux. Il suffirait de rappeler que les 62 personnes les plus riches ont autant d’argent que la moitié la plus pauvre du monde et que seulement 1 % accumule la même chose que tout le reste. Ensuite, pas nécessaire d’être un génie pour se rendre compte de comment et pour qui est organisé ce monde.

Mais, comme nous l’avons vu, ce qui est aujourd’hui inacceptable et inimaginable, sera politiquement correct demain.

Pour voir vers où vont les grands changements historiques, il faut jeter un regard long sur l’histoire, comme la conquête des droits et libertés individuelles commencée à la fin du Moyen Âge, etc. En ce qui concerne les changements politiques de court terme, il est nécessaire d’observer le niveau d’enthousiasme des jeunes. Par exemple : il est possible qu’Hilary Clinton gagne les primaires du Parti Démocrate, mais ce qui est clair c’est l’enthousiasme des adeptes de Bernie Sanders. Même en perdant, chose qui est à voir malgré les 30 % qui le placent en désavantage, il a déjà obtenu un changement inimaginable dans la narration d’une grande partie de la société. Même le triomphe général d’un showman comme Donald Trump, qui base sa campagne sur son propre ego, serait un triomphe de la réaction conservatrice au nouveau phénomène : les clans de mega-millionnaires, comme les Koch (la voix invisible, l’idéologie et morale des médias, des croyants et des hommes politiques usaméricains) malgré leur investissement d’autres milliards de dollars, comme ils planifient de le faire cette année, pourraient perdre quelque chose de plus qu’une élection.

En politique la vérité n’existe pas, mais les intérêts oui. La fiction politique n’est pas la propriété ni de la gauche ni de la droite, mais les meilleurs narrateurs sont les plus vraisemblables : ceux qui peuvent vendre une histoire et une morale (c’est-à-dire, acheter des consommateurs) comme les grandes maisons d’édition peuvent faire de tout roman de qualité moyenne un best seller mondial. En politique, comme en littérature, le temps est le meilleur critique. Surtout quand la vérité n’importe déjà plus.

 

Jorge Majfud

 

Le Courrier de la diaspora. 

Carlos Debiasi <carlosdebiasi@elcorreo.eu.org>

Paris, le 28 janvier 2016. 

Les univers parallèles

Univers parallèles et Utopies par Jorge Majfud

par Jorge Majfud * Los universos paralelos

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Résumé de l’exposé présenté devant les Nations Unies le 26 mai 2015 en hommage à Eduardo Galeano.

Lors du Forum Social de Porto Alegre de 2005 Eduardo Galeano a rappelé la réponse que son ami Fernando Birri a donné une fois à la question : « A quoi sert l’utopie ? » « Je sais qu’elle est là-bas sur l’horizon », a répondus Birri. « Chaque fois que je fais un pas elle s’éloigne d’un pas … : A quoi sert-elle alors ? Elle sert à cela, à marcher ». José Saramago n’était d’accord : « les utopies ne servent à rien ; ce qui a transformé le monde fut la nécessité ».

Cela, je comprends, est une réponse qui essaie d’être pragmatique mais elle reflète, non seulement la frustration des intellectuels de la gauche depuis les années quatre-vingts, mais aussi une pensée très antérieure qui date du XIXe siècle : la pensée marxiste selon laquelle la base matérielle est celle qui dicte ses lois à la superstructure, c’est-à-dire les nécessités matérielles et les systèmes de production sur l’éthique, l’éducation, la religion, l’art, etc. Affirmer que quelque chose comme une idée (une utopie), depuis la superstructure, est capable de changer la réalité matérielle, n’appartient pas au marxisme orthodoxe. De la même manière, Ernesto Che Guevara était marxiste dans la théorie et par inadvertance un antimarxiste dans sa conception la plus profonde : non seulement de par son idée romantique qu’un groupe ou un individu comme Don Quichotte pouvait changer le monde, mais de par son insistance dans la force d’un changement moral comme moteur pour changer une réalité sociale.

L’un des livres fondateurs des utopies modernes c’était, précisément, « L’Utopie » (1516), de Thomas More. Ce qui est aujourd’hui l’Amérique Latine allait jouer dans cette nouvelle tradition un rôle décisif : More s’est inspiré des lettres qu’Amérigo Vespucci a écrites au début de l’ère de la découverte du Nouveau Monde. Vespucci avait rapporté que dans ces terres les natifs étaient des peuples très salutaires et avaient des coutumes étranges : ils n’avaient pas beaucoup d’estime pour les richesses matérielles, ils ignoraient la propriété privée et se baignaient tous les jours. Le machisme, une institution consolidée en Europe et exportée au nouveau monde, n’était pas aussi fort pour estimer la virginité chez la femme ou la maintenir éloignée des sujets publics.

Au-delà de savoir si les lettres de Vespucci (comme celles de Hernán Cortés ou celles de Bartolomé de las Casas) sont exagérées ou non, il est certain qu’elles révèlent une époque : l’Amérique comme Utopie exprimait les rêves et les aspirations d’une Europe qui s’abandonnait à la passion individualiste de la conquête et de l’argent ; l’avarice, cupiditas, cessait d’être un péché pour devenir une vertu. Le christianisme de la Renaissance a désacralisé le monde et a sacralisé le salut individuel : si le monde n’était déjà plus sacré mais matière, c’était bien, de l’exploiter sans condamner l’humanité à la perte. C’est-à-dire que l’utopie a été, depuis de nombreux points de vue un rêve collectif, l’expression symbolique du désir de ce que l’on n’est pas ou que l’on n’a pas, la faute pour ce qui n’a pas été fait ou qui a été fait mal, un rêve qui dans de nombreux cas s’est terminé en cauchemar.

Le temps européen qui, grâce aux premiers humanistes modernes du XIVe siècle, a cessé d’être conçu selon des Eres des métaux comme un processus inévitable de dégradation et de corruption et aux siècles postérieurs s’est mis à devenir une courbe ascendante, où tout temps passé était pire ; le meilleur était devant, vers l’avenir : le progrès et le dépassement de tous les malheurs grâce à la connaissance de l’homme et du monde.

Le capitalisme et le marxisme seront deux versions de la même conception fondatrice : le progrès éthique et matériel existe et derrière se trouvent les temps obscurs, les mythes et le Cosmos enchanté. Le Développement était, et dans de nombreux cas il l’est encore, simplement richesse, industrialisation. Mais si dans des décennies précédentes les hautes cheminées fumantes étaient l’orgueil national et même les poètes chantaient des louanges à la contamination, à notre époque c’est la consommation et les tours en verre qui s’accumulent l’une à côté de l’autre et rivalisent par leur taille sans vestiges de la perte de sacralité du sang et du monde.

Différent, le monde amérindien ne pas séparait pas le sang de l’esprit, les hommes et les femmes de l’univers naturel, ni se fiait à la conception judéo-chrétienne du temps linéaire. Comme dans beaucoup d’autres cultures, c’était un temps circulaire. Le progrès, la vertu, le sens de justice était, et recommence à être plutôt une restauration de l’origine. Ainsi, l’utopie prend fin avec les intellectuels engagés, chez les révolutionnaires, comme elle a commencé au XVIe siècle : inspirée du monde l’Amérindien, par la mise en cause de l’irrationalité de la surconsommation, de l’avarice et de l’individualisme depuis une vision écologique, qui est aussi une revendication indigène et indigéniste.

Certes, les utopies sont aussi antiques que les religions. Le paradis chrétien et musulman vague moksha, la libération du Samsara indien sont de clairs exemples. Mais dans notre temps les grandes utopies sont unanimement comprises et associées à des formes idéales de société. Ce type d’utopies modernes a connu une apogée au XIXe siècle et un déclin dans le postmodernisme. Comme nous l’avons dit précédemment, à la fin du siècle dernier (alors déjà à l’angoisse des catastrophes sociales persistante s’était déjà ajoutée l’angoisse de la catastrophe écologique), dans l’Ère moderne les hommes ont discuté de comment organiser la société parfaite ; dans l’Ère postmoderne ou neo médiévale les hommes (et maintenant les femmes aussi) nous nous inquiétons de savoir comment nous allons sauver le monde de la catastrophe. Depuis la fin de la modernité, tant à l’académie qu’à Hollywood les dystopies ( ou contre-utopies) commeTerminator sont plus populaires et assez plus vraisemblables que les utopies.

Morte l’Ère moderne, ou plutôt discréditée, l’Ère postmoderne a fait le chemin inverse : si la précédente avait sacrifié la sécurité en échange de la nouveauté, la liberté, notre époque a sacrifié la liberté pour la sécurité, depuis les dictatures diverses et innombrables du deuxième et troisième monde jusqu’aux démocraties contemporaines du premier monde, contrôlées par le grand capital privé et l’espionnage étatique de la vie privée.

Mais l’Ere moderne nous a légué deux vieux démons qui sont aujourd’hui dieux : l’égalité et la diversité. Les deux sont la face de la même monnaie, puisque nous sommes égaux, parce que nous sommes différents et on ne peut pas revendiquer l’un sans défendre l’autre. Mais toute différence ne se vaut. Les différences que nous nommons diversité et qui ne contredisent pas l’égalité de droits sont les différences horizontales, qui étaient avant verticales, non seulement dans la pratique mais aussi dans leur légitimité sociale. L’égalité et la diversité ont besoin de la liberté et de la sécurité, mais pas administrées verticalement mais horizontalement. C’est-à-dire la liberté ne s’oppose pas à l’égalité si c’est une liberté égale, si tous ceux que nous sommes différents, nous avons une quotité, à défaut d’être similaire au moins suffisante de liberté. Mais pour que cela arrive, est nécessaire une distribution minimale, raisonnable ou nécessaire, du pouvoir. Ce type d’utopies, qui dans une certaine mesure ont cessé de l’être, nous les appelons progrès, auxquels des critiques comme Eduardo Galeano ont participé d’une manière décisive, non seulement par leur critique des pleins pouvoirs hégémoniques, mais par leur conception existentielle, qui est plus propre du monde amérindien que de la philosophie (marxiste) européenne.

Temps et langage

Il est commun de considérer que le passé est en arrière et l’avenir en avant. C’est une conception, bien qu’unanime, tout à fait arbitraire. Ainsi que le nord n’est pas en haut, l’avenir n’est pas devant. La langue a attrapé l’idée de que notre corps marche en avant et l’a fixé dans notre conception du temps. Beaucoup plus en anglais, où les actions sont davantage récurrentes que les contemplations, où ne se distingue pas être d’être mais où se distinguent différentes formes de faire (to make / to do, sans commencer à considérer le vaste vocabulaire parlé qui se réfère à l’argent ou aux affaires même dans le fait de manger ou simplement de saluer), où les distinctions au temps passé sont moins sophistiquées que dans d’autres langues comme l’espagnol.

Dans des mentalités et des civilisations comme la nôtre, l’action prédomine sur la contemplation de l’existence, et par conséquent l’avenir est en avant. Dans des cultures plus contemplatives comme dans la Grèce antique ou dans les Andes, le temps était une rivière qui coulait depuis notre dos vers ce que nous avons par devant. C’est-à-dire le passé était en avant et l’avenir en arrière. Cette conception, qui en principe peut nous sembler absurde est encore plus logique que notre propre conception du temps : si nous pouvons voir le passé dans des formes de souvenirs et nous ne pouvons pas voir l’avenir incertain, dès lors ce que nous avons devant nous n’est pas ce qui viendra mais ce qui a été c’est-à-dire la mémoire. Dans le monde andin, ce temps est le ñaupa-q, le mot qui survit même dans les régions les plus euroaméricaines comme dans le Cône Sud rural.

Peut-être par nature, nous les humains nous essayons de protéger toujours notre optimisme, quel qu’il soit, en niant la réalité et en niant les conséquences négatives de nos actions au nom du progrès et le bonheur supposé d’être riches, qui se tient surtout par le fait que par une norme générale c’est une aspiration perpétuelle c’est-à-dire une utopie individuelle, de la renaissance.

L’utopie capitaliste et marxiste d’un avenir en avant et vers le haut appelée progrès ne serait pas, pour la mentalité indoamericaine, quelque chose qui est devant nous, mais derrière. L’utopie américaine (dans la version élaborée de Thomas More et dans ses perceptions nativistes), l’utopie d’un nouvel homme et d’une nouvelle société serait, en réalité, un retour à l’origine ou, du moins, la récupération de notre nature humaine corrompue par l’ambition et l’exploitation des hommes et de la nature. Pour prendre la conscience de cette utopie, qui est de résoudre aussi le problème créé par la même humanité, nous devrions regarder vers le passé. C’est-à-dire nous devons regarder vers l’avant avant de prévoir les problèmes que l’avenir nous procure.

Ce n’est pas un hasard, alors, qu’Eduardo Galeano a consacré sa vie, au moins sa vie littéraire, à critiquer le pouvoir tandis que les autres ont consacré leur vie à critiquer Galeano. Ce n’est pas non plus un hasard qu’il ait été l’essayiste qui ait le moins employé le je et la première personne dans sa prose poétique, ni que son arme principale dialectique ait été la récupération de la mémoire et que ses livres furent des variations de son œuvre maîtresse, la trilogie la Mémoire du feu.

Jorge Majfud. Nations Unies, le 26 mai 2015.

* Jorge Majfud est Uruguayen, écrivain, architecte, docteur en philosophie pour l’Université de Géorgie et professeur de Littérature latinoaméricaine et de Pensée Hispanique dans la Jacksonville University, aux États-Unis d’Amérique. Il est auteur des romans « La reina de lAmérica » (2001), « La ciudad de la Luna » (2009) et « Crise » (2012), entre d’autres livres de fiction et d’essai.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo. Paris, le 19 juin 2015.

Los universos paralelos  (Spanish)

L’ennemi intérieur

Le terrorisme ne se justifie en rien, mais s’explique en tout

Spanish: El enemigo interior

Le plus grand danger qui menace l’Occident se trouve dans l’Occident lui-même : il suffirait de rappeler que si la démocratie, la lutte pour la liberté individuelle et pour les Droits de l’homme sont bien occidentales, non moins occidentales sont la censure, la persécution, la torture, les camps de concentration, la chasse aux sorcières, la colonisation par la force des armes ou du capital, du racisme, etc.
 
Comme nous l’enseigne bien l’histoire, deux ennemis qui se combattent aveuglement et obsessionnellement tôt ou tard finissent par se ressembler l’un à l’autre. Ce fut, plus ou moins, ce qui est survenu pendant la dite Reconquista en Espagne. Sauf qu’à l’époque la tolérance politique et religieuse fut plus grande dans l’Espagne islamique que dans la catholique. L’idée et la pratique selon lesquelles des juifs, des chrétiens et des musulmans ont pu vivre et travailler ensemble durant longtemps se sont avérées inacceptables pour la nouvelle tradition suivie par les rois catholiques. Après l’expulsion des maures et des juifs en 1492, s’en sont suivies des purifications ethniques, linguistiques, religieuses et idéologiques successives.
En revenant au présent, nous voyons qu’une enquête récente montre que 62 % des Allemands non musulmans considère que l’islam est incompatible avec le « Monde occidental », ce qui démontre que l’ignorance n’est pas non plus incompatible avec l’Occident. Il y a moins d’un siècle, une grande majorité pensait la même chose des juifs en Allemagne, et aux États-Unis d’Amérique, on craignait le danger imminent d’une invasion de catholiques fanatiques traversant l’Atlantique vers la terre de la liberté. L’enquête est publiée par le Wall Street Journalsous le titre : « L’Allemagne reconsidère la place de l’islam dans sa société ». Des titres semblables sont légion tous les jours. C’est comme si de par l’existence du Ku Klux Klan, un quotidien publiait à la une : « Les États-Unis d’Amérique reconsidèrent la place du christianisme dans leur société ». C’est ce type d’ignorance qui met vraiment en danger (le meilleur de) l’Occident, ce pourquoi maintenant les leaders du monde se scandalisent (et profitent, une fois encore, d’une occasion parfaite de se faire prendre en photos en défilant à la tête des masses) : la liberté d’expression dans toutes ses formes et la tolérance pour la diversité.
Si nous mesurions objectivement le danger d’actes barbares comme ceux récemment survenus à Paris, en termes mathématiques, nous pourrions clairement voir que les possibilités de n’importe quel citoyen de mourir dans un acte semblable sont infinitésimales en comparaison du danger réel que quelqu’un nous colle une balle parce que notre voiture lui plait, ou parce la façon dont nous habillons, ou dont nous nous exprimons ne lui plait pas. Les massacres quotidiens qui, dans des pays comme les USA ou le Brésil, surviennent tous les jours sont pris de façon si naturelle que chaque matin dans les infos les prévisions météorologiques suivent. Ainsi qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil, chaque jour quelques types tirent quelques balles sur quelques autres types. Mais cela n’est pas une info, ni scandalise personne. Premièrement parce que nous sommes habitués ; deuxièmement parce que les groupes au pouvoir ne peuvent pas capitaliser trop sur ce type de violence. Au contraire, c’est une affaire discrète.
Maintenant, si quelqu’un tue cinq ou neuf personnes et le fait drapé dans le drapeau de l’ennemi, alors là, toute une nation, toute la civilisation est un danger. Parce que pour le pouvoir, il n’y a rien de meilleur que ses propres ennemis.
Certes, on pourrait argumenter qu’il s’agit d’un problème de valeurs. Mais aussi, ici, il y a une grossière erreur de jugement. L’idée répétée que l’Islam provoque la violence, en conséquence qu’il est nécessaire de confiner, ou mieux d’exclure ses adeptes, esquive le fait que cette religion a plus d’un milliard de fidèles et qu’une partie infinitésimale d’entre eux commettent des actes barbares, en incluant les fanatiques de l’État Islamique. D’autre part, des lois religieuses comme celle qui ordonne de lapider une femme infidèle, ne sont pas dans le Coran, mais dans la Bible ; dans certains passages, la Bible tolère et même recommande l’esclavage et la soumission et aussi le silence des femmes. Quelqu’un accuserait-il le christianisme d’être une religion raciste, machiste et violente ? Encore une fois : ce n’est pas la religion, c’est la culture.
Mais la narration de la réalité est plus puissante que la réalité. Ceux qui identifient l’islam à la violence, le font pas uniquement par intérêts tribaux, par préjugés raciaux ou culturels ; ils le font aussi parce qu’ils ignorent ou préfèrent ne pas se rappeler que les croisades qui pendant des siècles ont rasé des peuples entiers sur le chemin de l’Europe à Jérusalem, c’est-à-dire du monde barbare vers le centre civilisé de l’époque, n’étaient pas musulmanes mais chrétiennes, aussi chrétiennes que n’importe qui ; que les inquisiteurs qui ont torturé et brûlé vifs des dizaines de milliers de personnes pendant des siècles pour le seul fait de ne pas observer le dogme, étaient chrétiens, non musulmans ; que les hordes les plus récentes du Ku Klux Klan sont chrétiennes, non musulmanes ; que Franco, Hitler et presque tous les dictateurs sanglants qui en Amérique Latine ont séquestré, torturé, violé et tué des innocents ou des coupables de dissidence, avaient l’habitude de participer à la messe tandis que la hiérarchie ecclésiastique de l’époque bénissait leurs armes et leurs actions.
Mais nous serions intellectuellement barbares si, basés sur ce passé proche et présent, nous terminions en jugeant que le christianisme est une religion violente (comme ça, au singulier), une menace potentielle pour la civilisation.
Les actes actuels du terrorisme islamiste ne sont pas seulement la conséquence d’un long développement historique. Évidemment, ils doivent être condamnés, poursuivis et traités avec tout le poids de nos lois. Mais nous serions mortellement ingénus si nous croyions que notre civilisation est en danger à cause d’eux. Si elle est dans un danger, c’est par nos propres déficiences, qui incluent les opportunistes réactionnaires qui attendent les actions de l’ennemi pour élargir leur contrôle idéologique, politique et moral sur le reste de leurs propres sociétés.
Pour ces gens, peu importe que le policier assassiné pour défendre Charlie Hebdo fut un musulman, ni que le fut aussi l’employé du magasin casher qui a sauvé sept juifs en les cachant dans la chambre froide du commerce. Ce qu’importe est de nettoyer leur pays « des autres », de ces « nouveaux venus », comme si les pays avaient des propriétaires.
Le terrorisme ne se justifie en rien, mais il s’explique en tout. Regarder l’histoire, avec plus d’un siècle d’interventionnisme et d’agressions occidentales au Moyen-Orient, n’est pas un détail ; c’est un devoir. Pour deux raisons : d’abord parce que est fondamental pour comprendre le présent ; deuxièmement parce que le passé démontre, sans doute, que la violence n’est la propriété d’aucune religion mais de cultures déterminées à des moments déterminés dans des conditions politiques et sociales déterminées.
(Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi)
– Jorge Majfud, auteur uruguayen et professeur de littérature latino-américaine à l’Université de Géorgie, Etats-Unis d’Amérique.

http://alainet.org/active/80178&lang=es

Jorge Majfud, enero 2015

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La tolérance est le vin des peuples

Español: La tolerancia es el vino de los pueblos

La tolérance est le vin des peuples

par Jorge Majfud *

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Mon père était le quatrième ou cinquième fils d’une douzaine qu’un mariage d’immigrants libanais, chrétienne elle et probablement lui aussi, a donné à l’Uruguay. Toute son enfance il l’a vécue dans la misère, e grattant les racines du champ pour manger, e mettant les pieds déchaussés dans le fumier des vaches pour amoindrir le froid des aubes givrées, se battant avec d’autres pauvres pour les os que le Frigorífico Tacuarembó rejetait.

Il était un enfant de l’école quand avec ses frères il travaillait déjà en pétrissant de la boue pour faire des briques ou en plantant des légumes qu’il vendait ensuite au village. Quand un frère revenait de l’école, l’autre le retrouvait à la sortie du village pour lui prendre ses chaussures.

Avec le temps, aux alentours des années cinquante, mon père a réussi à partir à la capitale pour étudier la menuiserie et la radiophonie et de retour dans son village il a ouvert son Usine de meubles, comme il la nommait, en plus de commencer diverses affaires et de fonder un Rotary Club et une coopérative bancaire avec une certain réussite. Pendant le jour il travaillait dans sa pharmacie ou cherchait une vache perdue dans un de ses champs et les nuits, pendant trente ans, il a donné des cours à l’école technique. Ses collèges riaient de son habileté à s’en dormir assis ou encore débout.

« si je revenait vivre, je travaillerais moins et jouirais plus », c’était l’une des dernières choses qu’il m’a dite par téléphone, non par amertume mais pour me donner un nouveau conseil, qui s’est trouvé le dernier. Notre dernière conversation fut sur un ton de plaisanteries, parce que on ne sait jamais le signifiant de chaque moment.

Le jour suivant ses obsèques, en marchant par les recoins de la ville de mes vies précédentes, comme si je promenais la tristesse avec l’espoir secret de qu’elle se perde dans un coin de rue, j’ai croisé de nombreuses personnes, trop nombreuses pour le moment, la majorité d’entre elles je ne les connaissais pas ou n’arrivais pas à les reconnaître après tant d’années. L’un d’eux m’a dit :

–La meilleure période de ma vie Je l’ai passé quand je travaillais avec ton père. L’homme savait comment obtenir du travail dans n’importe quelle ville et là-bas nous allions tous.

– J’ai été un élève de ton père – m’a dit un autre monsieur, de qui oui je me souvenais des années en arrière–. J’étais un garçon perdu quand je l’ai connu. Il m’a donné mon premier travail et il m’a appris à devenir quelqu’un. S’il ce n’était pas grâce à lui, aujourd’hui je ne serais pas ce que je suis ni j’aurais la famille que j’ai.

Ma perspective, comme celle de n’importe qui, n’est pas neutre. Pour moi c’était un homme austère, généreux avec les siens et les autres, bien que plusieurs penseraient sûrement le contraire. « Pour les uns je suis un type bien – disait-il – et pour d’autres sûrement un misérable. On ne peut pas être bien avec Dieu et avec le diable. « Il n’était pas difficile de lui trouver des défauts, non parce qu’il se distinguera spécialement dans cette particularité humaine, mais parce qu’il n’est jamais difficile de trouver des défauts chez les autres. Si on dit même qu’il y a déjà eu un type parfait, qui passait tout son temps en prêchant de l’amour démocratique même à ses ennemis et ils l’ont crucifié quand même : qu’est-ce que peut-on attendre de plus ?

Ceci était encore plus évident dans le monde des passions idéologiques. Nous discutions toujours de politique. Lui, enferré dans ses convictions conservatrices et moi, enferré à le réfuter. Nos discussions étaient intenses, mais toujours étaient résolues d’une façon simple :

– Eh bien, je vois déjà que nous n’allons pas nous mettre d’accord – disait-il– ; allons nous prendre un vin, alors.

Certes, quelqu’un dira que la tolérance n’est pas le vin, mais l’opium des peuples. Il n’en est pas moins vrai que son absence est la mort des peuples et, pire, la frustration de chacune des vies concrètes qui façonnent cette abstraction mythologique.

Je l’aimais beaucoup, comme tout bon fils peut aimer un bon père. Mais un fils n’aime jamais autant comme un père. Cela prend toute une vie pour arriver à cette vérité ; même, certains ont besoin de deux pour le comprendre et une de plus pour arriver à l’accepter. Ainsi, on découvre dans les souvenirs anciens d’autres significations, de plus en plus profondes.

Par exemple, lors de plusieurs élections politiques le vieux a composé les listes de son parti. Je n’ai jamais voté pour lui. Je me rappelle que la première fois, à la fin des années 80, j’ai voté pour un naissant parti écologique. Quand je suis arrivé à la maison j’ai dit à mon père que je n’avais pas voté pour lui. Comme toujours, il l’a reçu avec un sourire et il m’a dit que j’avais bien fait.

Maintenant qu’il est mort, je me demande à quoi diable a servi toute cette honnêteté idéaliste dont j’ai bénéficié ce jour d’élections. A quoi a servi toute cette petite cruauté ? A quoi a servi toute cette petite vérité, cette honnêteté suspecte ?

A quoi bon tout cela a servi ? Je me le demande tandis que je regarde un paquet d’une centaine de lettres écrites en arabe que ses parents ont écrit et ont reçu il y a presque un siècle. Je ne sais pas ce qu’ils disent. À peine si je peux soupçonner des histoires des amours et d’indifférence, des rencontres et d’éloignements que mon père , non plus, n’est jamais arrivé à connaître parce que les siens lui ont aussi caché leurs frustrations, comme ils ont caché tous les secrets de la langue qu’ils utilisaient seulement dans le plus profond de leurs deux intimités dévastées dans un habitat en torchis, au milieu d’un champ qui n’était pas à lui et qui donnait à peine de quoi survivre.

A quoi bien a servi tout cela ?, je recommence à me demander.

Alors je regarde mon fils qui regarde à travers la fenêtre, comme j’avais l’habitude de regarder tandis que mon père travaillait dans des choses plus utiles et je me rends compte que je connais la réponse. La réponse, non la vérité. Parce qu’une chose est le devoir, ce qui doit être, et l’autre simplement ce qui est. Pour l’une il n’y a pas de doutes et pour l’autre, sur la vérité, probablement personne ne sait ni même son nom.

Jorge Majfud * para Página 12

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi.

 

 

La generación del silencio

A cuarenta años del golpe.

La generación del silencio

A los tres años subí a la torre de control del cuartel de Rivera, Uruguay, y toqué las alarmas. Al grito de “se escapan los tupas” se desplegaron los militares hasta que me descubrieron y me gritaron “¡Bajate de ahí, hijo de una gran puta!”. Esto lo recuerdo bien. No recuerdo, como decía mi abuela y lo repetían otros, que me bajé enojado y el milico me llevó arrastrando de un brazo.

Eso fue en el año 1973. Antes había conocido la cárcel de Salto y por último la de Libertad, con motivo de las visitas que mi familia le hacía a mi abuelo, Ursino Albernaz, “el León pelado”, el viejo rebelde, la oveja negra de una familia de campesinos conservadores. Según diversos testimonios, el viejo fue detenido por darles de comer en su granja a unos tupamaros prófugos. Desde entonces tuvo que aguantar todo tipo de torturas, encapuchado y golpeado por algunos de sus vecinos de poco rango; con las manos atadas por detrás, tuvo que esquivar los piñazos del ahora célebre capitán Nino Gavazzo, a quien hasta los servicios de inteligencia de Estados Unidos (con un historial vergonzoso en las dictaduras de la época) impidieron su ingreso al país calificándolo de “borracho bocón” cuando se supo de la amenaza contra la vida del congresista estadounidense Edward Koch.

De esos cursos en el infierno, mi abuelo salió con una rodilla reventada y algunos golpes que no fueron tan demoledores como los que debió sufrir su hijo menor, Caíto, muerto antes de ver el final de lo que él llamaba “tiempos oscuros”.

En la cárcel de Libertad (la más famosa cárcel de presos políticos se llamaba así porque estaba en un pueblo del mismo nombre, no por la incurable ironía rioplatense), el tío Caíto le confesó a su madre que había sido allí, en la cárcel, donde se había convertido en aquello por lo cual estaba preso. Siempre hablaban a través de un vidrio. Luego seguíamos los niños por otra puerta y salíamos a un patio tiernamente equipado con juegos infantiles. Allí estaba el tío, con su bigote grueso y su eterna sonrisa. Su incipiente calvicie y sus preguntas infantiles. A mí me elegían siempre para memorizar los largos mensajes que todavía recuerdo, ya que desde entonces perdí la generosa capacidad de olvidar. Entre los niños hamacándose y tirándose de los toboganes, yo me acercaba al tío y le decía, en voz muy baja para que no me escuchara el guardia que caminaba por allí, el mensaje que tenía.

El tío había sido torturado con diferentes técnicas: en Tacuarembó lo habían sumergido repetidas veces en un arroyo, lo habían arrastrado por un campo lleno de espinas. Lo habían encerrado en un calabozo y, mostrándole una riñonera ensangrentada, le habían informado que lo iban a castrar al día siguiente, razón por la cual había pasado aquella noche intentando esconder sus testículos en el vientre hasta reventar. Al día siguiente no lo castraron, pero le dijeron a su esposa que ya lo habían hecho, por lo cual su flamante esposo ya no le iba a servir ni de esposo ni de padre para sus hijos.

La tía Marta volvió al campo de sus suegros y se pegó un tiro en el pecho. Mi hermano y yo estábamos ese día de 1973 en aquella casa del campo, en Tacuarembó, jugando en el patio al lado de una carreta. Cuando oímos el disparo fuimos a ver qué ocurría. La tía Marta estaba tendida en una cama y una mancha cubría su pecho. Luego entraron personas que no puedo identificar a tanta distancia y nos obligaron a salir de allí. Mi hermano mayor tenía seis años y comenzó a preguntarse: “¿Para qué nacemos si tenemos que morir?”. La abuela Joaquina, que era una inquebrantable cristiana a la que nunca vi en iglesia alguna, dijo que la muerte no es algo definitivo, sino sólo un paso al cielo. Excepto para quienes se quitan la vida.

–¿Entonces la tía Marta no irá al cielo?

–Tal vez no –contestaba mi abuela–, aunque eso nadie lo sabe.

El tío Caíto murió poco después de salir de Libertad, en 1983, casi diez años más tarde, cuando tenía 39. Estaba enfermo del corazón. Murió por esta razón o por un inexplicable accidente en su moto, una noche, en un solitario camino de tierra, en medio del campo.

Ninguno fue un desaparecido. Ninguno murió en una sesión de tortura. Como muchos, fueron simplemente destruidos por un sistema y por una cultura de la barbarie.

El resto, aquellos niños que fuimos, seguiremos de alguna forma vinculados con esa barbarie hasta nuestras muertes. Nos queda, sin embargo, la posibilidad de ejercitar nuestra libertad de conciencia y hacer algo con todo ese estiércol, como un agricultor que abona un suelo en procura de algo más bello y productivo.

El 27 de julio de 1973 tuvo lugar el golpe de Estado cívico-militar que duró hasta 1985 y que precedió al golpe en Chile el 11 de setiembre y el de Argentina tres años después.

* Escritor. Jacksonville University.

Pagina/12 (Argentina)

Milenio (Mexico)

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40 ans après le coup d’Etat en Uruguay, la génération du silence.

par Jorge Majfud *

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

A trois ans je suis monté sur la tour de contrôle de la caserne Rivera, en Uruguay, et j’ai déclenché les alarmes. Au cri de « les tupas s’échappent », les militaires se sont déployés jusqu’à ce qu’ils m’aient découvert et m’ont crié « Descends de là, fils de grande pute ! ». Ceci je m’en rappelle bien. En revanche je ne me souvient pas , ce que racontait ma grand-mère et d’autres le répétaient, que je suis descendu fâché et que le milico m’a traîné par un bras.

Cela se passait durant l’année 1973. J’avais connu auparavant la prison de Salto et finalement celle de Libertad, à l’occasion des visites que ma famille faisait à mon grand-père, Ursino Albernaz, « le Lion chauve », le vieux rebelle, la brebis galeuse d’une famille de paysans conservateurs. Selon divers témoignages, le vieux a été arrêté pour avoir donné à manger dans sa ferme agricole à des tupamaros en cavale. Dès lors il a dû supporter tout type de tortures, cagoulé et frappé par certains de ses voisins de peu de rang ; avec les mains attachées par derrière, il a dû éviter les pains du désormais célèbre capitaine Nino Gavazzo, que même les services d’intelligence des Etats-Unis d’Amérique (qui ont un historique honteux dans les dictatures de l’époque) ont empêché d’entrer dans le pays en le qualifiant « d’ivrogne parleur » quand on fut au courant de sa menace contre la vie du parlementaire US Edward Koch.

De ces cours dans l’enfer, mon grand-père est sorti avec un genou éclaté et quelques coups qui n’ont pas été aussi démolisseurs que ceux dont a dû souffrir son fils cadet, Caíto, mort avant de voir la fin de ce qu’il appelait des « temps obscurs ».

Dans la prison Libertad (la plus célèbre maison d’arrêt de prisonniers politiques se nommait ainsi parce qu’elle était dans une petite ville du même nom, et non à cause de l’incurable ironie du Rio de la Plata), l’oncle Caíto a confessé à sa mère qu’il avait été là, dans cette prison, où il avait été transformé en ce pourquoi il avait été emprisonné. Ils parlaient toujours à travers une vitre. Ensuite nous les enfants arrivions par une autre porte et sortions dans une cour « gentiment » équipée de jeux pour enfants. Là, se trouvait l’oncle, avec sa moustache lourde et son éternel sourire. Sa calvitie naissante et ses questions puériles. Ils me choisissaient toujours pour mémoriser les messages longs dont je me souviens encore, puisque depuis lors j’ai perdu la généreuse capacité d’oublier. Entre les enfants se balançant et se jetant des toboggans, je m’approchais de l’oncle et lui disait, à voix très basse pour que le garde qui marchait près ne l’écoute pas, le message que j’avais.

L’oncle avait été torturé avec différentes techniques : dans la ville de Tacuarembó ils l’avaient submergé de façon répétée dans un cours d’eau, ils l’avaient traîné par un champ plein d’épines. Ils l’avaient enfermé dans un cachot et, en lui montrant un sac banane ensanglantée, ils l’avaient informé qu’ils allaient le châtrer le jour suivant, raison pour laquelle il avait passé la nuit à essayer de dissimuler ses testicules dans le ventre jusqu’à les éclater. Au jour suivant ils ne l’ont pas châtré, mais ils ont dit à son épouse qu’ils l’avaient fait, et qu’ainsi son conjoint flambant neuf n’allait déjà plus lui servir ni de conjoint, ni de père pour ses enfants.

Tante Marte est retournée au domaine de ses beaux-pères et s’est tiré un coup de feu dans la poitrine. Mon frère et moi, ce jour de 1973 dans cette maison du domaine, à Tacuarembó, jouions dans la cour à côté d’une charrette. Quand nous avons entendu le coup, nous sommes allés voir ce qu’il se passait. Tante Marte était allongée sur un lit et une tache couvrait sa poitrine. Sont ensuite entrées des personnes que je ne peux pas identifier à tant de distance et qui nous ont obligé à nous sortir de là. Mon frère plus grand, il avait six ans a commencé à se demander : « Pourquoi naissions-nous si nous devons mourir ? ». La grand-mère Joaquina, qui était une chrétienne inébranlable que je n’ai jamais vue dans aucune église, a dit que la mort n’est pas quelque chose de définitif, mais seulement un pas vers le ciel. Excepté pour ceux qui se suicident.

– Alors tante Marte n’ira pas au ciel ?

– Peut-être pas –répondait ma grand-mère, bien que cela personne ne le sait.

L’oncle Caíto est mort peu après être sorti de Libertad, en 1983, presque dix ans plus tard, quand il avait 39. Il était malade du cœur. Il est mort pour cette raison ou par un accident inexplicable sur sa moto, une nuit, sur un chemin de terre isolé, au milieu de la campagne.

Aucun n’a été un disparu. Aucun n’est mort lors d’une session de torture. Comme beaucoup, ils ont été simplement détruits par un système et par une culture de la barbarie.

Le reste, ces enfants que nous avons été, nous continueront d’une certaine manière liés à cette barbarie jusqu’à nos morts. Il nous reste, toutefois, la possibilité d’exercer notre liberté de conscience et de faire quelque chose avec tout ce fumier, comme un agriculteur qui abonde un sol dans à la recherche de quelque chose de plus beau et productif.

Le 27 juillet 1973 eut lieu le coup d’État civil-militaire qui a duré jusqu’à 1985 et qui a précédé le coup d’Etat au Chili le 11 septembre et celui de l’Argentine trois ans après.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo. Paris, le 27 juin 2013.

 

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Tristes memórias da ditadura uruguaia. A geração do silêncio

 

Após narrar fatos vivenciados no contexto da ditadura uruguaia, com marcas profundas em seu ser, o escritor Jorge Majfud reconhece que aquilo que resta dessas terríveis experiências de torturas e de traumas é “a possibilidade de exercitar nossa liberdade de consciência e de fazer algo com todo esse estrume, como um agricultor que aduba um terreno em busca de algo mais belo e produtivo”. O artigo é publicado no jornal Página/12, 27-06-2013. A tradução é do Cepat.

Eis o artigo.

Aos três anos, subi à torre de controle do quartel de Rivera, Uruguai, e disparei os alarmes. Sob o grito de “estão fugindo os tupas” (tupamaros), agitaram-se os militares, até que me descobriram e gritaram: “Desça daí, filho de uma grande puta!”. Recordo-me bem disto. Não me lembro, da forma como dizia minha avó e outros repetiam, que desci irritado e que o milico me arrastou pelo braço.

Esse foi o ano de 1973. Antes, havia conhecido a prisão de Salto e, por último, a de Libertad, em razão das visitas que minha família fazia para meu avô, Ursino Albernaz, “o Leão pelado”, o velho rebelde, a ovelha negra de uma família de camponeses conservadores. Segundo diversos testemunhos, o velho foi detido por ter dado comida, em sua fazenda, para alguns tupamaros fugitivos. Desde então, precisou aguentar todos os tipos de torturas, encapuzado e golpeado por alguns de seus vizinhos de baixa categoria. Com as mãos presas para trás, teve que evitar os golpes do agora célebre capitão Nino Gavazzo, a quem até os serviços de inteligência dos Estados Unidos (com um histórico vergonhoso nas ditaduras da época) impediram de entrar no país, qualificando-o como “bêbado charlatão”, quando se soube da ameaça contra a vida do congressista estadunidense Edward Koch.

Desses momentos no inferno, meu avô saiu com um joelho arrebentado e com alguns golpes que não foram tão demolidores, como aqueles sofridos pelo seu filho mais novo, Caíto, morto antes de ver o final do que ele chamava “tempos obscuros”.

Na prisão de Libertad (a mais famosa prisão de políticos se chamava assim porque ficava num povoado como o mesmo nome, não pela incurável ironia rio-platense), o tio Caíto confessou para sua mãe que havia sido ali, na prisão, que tinha se convertido naquele pelo qual estava preso. Sempre conversavam através de um vidro. Em seguida, nós, as crianças, íamos por outra porta e chegávamos a um pátio ternamente equipado com jogos infantis. Ali estava o tio, com seu bigode grosso e seu eterno sorriso. Com sua incipiente calvície e suas perguntas infantis. Sempre me escolhiam para memorizar as longas mensagens que ainda me lembro, já que, desde então, perdi a generosa capacidade de esquecer. Entre as crianças, nos escorregadores, eu me aproximava do meu tio e dizia-lhe, com a voz muito baixa, para que o guarda que caminhava por ali não me escutasse, a mensagem que tinha.

O tio havia sido torturado com diferentes técnicas. Em Tacuarembó, haviam-lhe afogado repetidas vezes em um córrego, arrastando-lhe por um campo cheio de espinhos. Fecharam-lhe num calabouço e, mostrando-lhe uma bolsa ensanguentada, informaram-lhe que iriam lhe castrar no dia seguinte, razão pela qual passou aquela noite tentando esconder seus testículos no ventre até arrebentar. No dia seguinte, não o castraram, mas disseram para sua esposa que já haviam feito isto, razão pela qual seu flamejante esposo já não lhe serviria como esposo, nem como pai para seus filhos.

A tia Marta voltou para a fazenda de seus sogros e deu um tiro no peito. Nesse dia de 1973, meu irmão e eu estávamos naquela casa de campo, em Tacuarembó, jogando no pátio ao lado de uma carroça. Quando ouvimos o disparo, fomos ver o que aconteceu. A tia Marta estava estendida numa cama e uma mancha cobria seu peito. Em seguida, entraram pessoas, que não posso identificar depois de tanto tempo, e nos obrigaram a sair dali. Meu irmão mais velho tinha seis anos e começou a se perguntar: “Para que nascemos, se temos que morrer?”. A avó Joaquina, que era uma inquebrantável cristã, que nunca vi em Igreja alguma, disse que a morte não é algo definitivo, mas apenas uma passagem para o céu. Exceto para aqueles que tiram a sua própria vida.

– “Então, a tia Marta não irá para o céu?”

– “Talvez, não – respondia minha avó -, apesar de que ninguém sabe”.

O tio Caíto morreu pouco depois de sair da prisão Libertad, em 1983, quase dez anos mais tarde, quando tinha 39 anos. Estava doente do coração. Morreu por esta razão ou por um inexplicável acidente em sua moto, uma noite, num solitário caminho de terra, no meio do campo.

Não houve nenhum desaparecido. Nenhum morreu numa sessão de tortura. Assim como muitos, simplesmente foram destruídos por um sistema e por uma cultura da barbárie.

O restante, aquelas crianças que fomos, de alguma forma, continuaremos ligados com essa barbárie até as nossas mortes. No entanto, fica-nos a possibilidade de exercitar nossa liberdade de consciência e de fazer algo com todo esse estrume, como um agricultor que aduba um terreno em busca de algo mais belo e produtivo.

No dia 27 de junho de 1973, ocorreu o golpe de Estado civil-militar que durou até 1985 e que precedeu o golpe no Chile, do dia 11 de setembro, e o da Argentina, três anos depois.

Instituto Humanitas Unisinos (Brasil)

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Les élections en Barbarie

Más sobre la primavera árabe (Spanish)                              

Après le triomphe du parti des Frères musulmans en Egypte, la presse occidentale n’a pas manqué d’exprimer son inquiétude. Quelques articles d’opinion suivis d’une pléthore de commentaires anonymes en bas de page les ont même qualifiés de « terroristes-prêts-à-nous-envahir », ce qui permettrait de justifier probablement quelque nouvelle intervention diplomatique, économique ou militaire dans la zone – de la part des mêmes qui, face aux véritables tragédies humanitaires, prennent leur temps, se cantonnent aux discours ou détournent le regard.

De toute façon, même si nous n’avons pas encore ce type de réponses internationales, la grande presse au moins – la presse bâillonnée qui bâillonne – joue son rôle traditionnel en réveillant les tribalismes ancestraux.

Pour nous qui sommes favorables à un progrès de l’histoire dans la ligne des droits des majorités et des minorités, des libertés individuelles et collectives qui passent avant toute hiérarchie politique et sociale, les réactions des islamistes les plus conservateurs ne représentent aucune promesse d’avancée dans une telle direction mais plutôt le contraire. Encore moins les puristes fanatiques comme les Talibans qui se prennent pour les maîtres de toute la morale de cet univers et se croient autorisés à l’imposer aux autres ; ou encore les dictateurs religieux ou séculiers à l’ancienne comme Al-Assad en Syrie, qui, dès qu’ils sentent leur trône menacé, fusillent des innocents dans leur propre peuple. 
Pour autant, les réactions basées sur n’importe quelle autre tradition religieuse n’en sont pas moins agressives et arbitraires, non tant par leur aspect religieux mais surtout de par leurs intérêts matériels. Comme dans les lettres de Christophe Colomb et dans les chroniques de tous ses successeurs, alors que sur chaque page on peut lire le nom de Dieu répété à l’envi, on observe en même temps de quelle façon leurs actions les conduisent toujours à l’or maudit des peuples sauvages.
Au cours des dernières décennies, l’accusation de terrorisme a facilité non seulement l’abolition de la maxime de Jésus qui préconise de tendre l’autre joue à son agresseur – ce qui peut se comprendre – mais elle a aussi introduit une prescription très audacieuse et créative qui dit : nous devons agresser celui qui pourrait nous agresser un de ces jours. C’est ce qu’on appelle l’autodéfense préventive. N’importe quelle loi de n’importe quel Code civil, ancien ou moderne, la condamnerait en tant que crime absurde ou paranoïaque. Mais pas les lois internationales qui sont restées médiévales et ne reposent pas sur le droit mais sur l’intérêt et la force. Même la plus ancienne des règles morales de l’histoire civilisée, répétée par les sages de la Chine à La Nouvelle Angleterre et en Extrême Occident – « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » – est violée chaque jour au nom du droit à l’autodéfense.

Si nous étions naïfs, nous trouverions curieux que nous, les démocrates occidentaux, ayons soutenu des dictatures comme celle de Moubarak en Egypte et que lorsque le peuple élit quelqu’un selon le système électoral au nom duquel nous avons envahi plusieurs pays, nous les qualifions de terroristes simplement parce que nous n’aimons pas le vainqueur ou parce qu’il représente la culture et la religion de « l’ennemi ». La démocratie, c’est bon pour nous qui sommes civilisé et qui savons choisir, mais c’est mauvais pour eux parce que ce sont des barbares et qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Il en est de même pour notre nationalisme qui est du patriotisme, le bon, le nationalisme des autres   étant un terrorisme dangereux.

C’est étonnant que nous, les Occidentaux, appelions « terroristes-prêts-à-nous-envahir » les Égyptiens ou certains de leurs gouvernements dont nous devons nous protéger- et nous prémunir- quand on sait que l’Egypte comme n’importe quel autre pays périphérique n’a jamais envahi aucun pays occidental. L’Occident par contre possède une longue histoire d’invasions et de destructions de ce pays qui va   des invasions militaires par la France et l’Angleterre jusqu’aux invasions économiques comme par exemple celle en rapport avec l’histoire de son coton. Les puissances occidentales ont pillé et détruit ce pays assez régulièrement. Nous pouvons en voir une petite partie symbolique dans les musées du monde riche nommée par celui-ci « donations généreuses » – donations typiques des pays colonisés ou sous contrôle étranger.

Les Égyptiens n’ont jamais fait la même chose à aucune puissance occidentale non pas qu’ils soient « bons » mais probablement parce qu’ils ne possèdent pas d’armée aussi héroïque. Nous continuons néanmoins à répéter ce que la grande presse – le bras droit des pouvoirs sectaires, une autre forme de poursuite de la politique par d’autres moyens -injecte quotidiennement dans l’esprit et le cœur des démocrates, rationnels et compatissants.

 Auparavant, les cartes européennes désignaient les régions du nord de l’Afrique sous le nom de Barbarie. Aujourd’hui, la grande presse les qualifie de terroristes ou fanatiques qui veulent prendre le contrôle du monde. Ce sont deux façons de perpétuer la peur en Occident   et des agressions en perspective en Orient. Comme la grande presse de l’autre côté n’est pas très différente, au lieu d’un Dialogue des Cultures et des Civilisations, nous sommes face à une guerre des Sourds étendue, qui comme toute guerre sert les intérêts de quelques-uns au nom de tous.

Il est évident qu’un grand nombre de lecteurs intelligents n’adhèrent pas à ce discours. On peut supposer que ceux-ci seront chaque jour plus nombreux et les statistiques   rendent plus nerveux et plus agressifs ceux qui contrôlent le pouvoir dans le monde. Pour le moment, néanmoins, pendant qu’ils planifient quelque nouvelle révolution démocratique, ils continuent d’appliquer la bonne vieille méthode : mentez, faites peur, il en restera toujours quelque chose.

Jorge Majfud

 Tlaxcala 

Translated by  Pascale Cognet

Edited by  Fausto Giudice فاوستو جيوديشي

La double bonne affaire du chômage

El doble negocio de la desocupación (Spanish)

Child laborer in the Mollohan Mills, Newberry,...

La double bonne affaire du chômage

par Jorge Majfud *

Les pauvres chômeurs et improductifs qui vivent de l’aide de l’État ne sont pas en réalité une mauvaise affaire pour les grandes entreprises. Ils aident à maintenir pas seulement les bas salaires, comme c’ était déjà le cas au XVIIIe siècle, mais, de plus, dans notre civilisation matérialialiste, ils sont de parfaits consommateurs. L’aide que ces pauvres chômeurs reçoivent de l’État est entièrement destinée à la consommation de biens de base ou de distraction et dis-track-tion, ce qui signifie qu’ainsi les megaentreprises continuent de faire une bonne affaire avec l’argent des contribuables. Bien sûr, tout connaît une limite.

D’un autre côté, cette réalité sert une critique ou un discours en principe acceptable et enkysté dans la conscience populaire du monde riche, produit par le bombardement médiatique : tandis que les grandes compagnies produisent (dans tous les sens du terme) et génèrent des postes de travail, les paresseux profitent d’elles à travers l’État. Les grandes compagnies sont les vaches sacrées du progrès capitaliste et l’État avec ses paresseux sont les vices qui empêchent l’accélération de l’économie nationale.

En première instance c’est vrai. Ce mécanisme maintient non seulement une culture de la paresse dans les classes sociales les plus basses attendant cette aide de l’État (quand existe un système de sécurité sociale comme aux États-Unis) mais de plus nourrit la haine des classes laborieuses qui doivent se résigner à continuer de payer leurs impôts pour entretenir cette part de chômeurs qui de façon basique représentent une charge et aussi une menace permanente d’une plus grande criminalité et de plus de dépenses en prisons. Ce qui est aussi vrai, puisqu’il est plus probable qu’un chômeur professionnel se consacre à une activité criminelle qu’un travailleur actif.

Cette haine de classes maintient le statut quo et, ainsi, l’argent continue de circuler de la classe travailleuse jusqu’à la classe exécutive, entre d’autres moyens, via les paresseux – chômeurs. Si ces chômeurs étaient dans le circuit du travail, ils consommeraient probablement moins et exigeraient de meilleurs salaires et de l’éducation. Ils seraient mieux organisés, ils n’auraient pas autant de ressentiment pour ceux qui se lèvent tôt pour aller à leu travail, et seraient moins victimes de la démagogie des hommes politiques populistes et des sectes patronales qui sont, en définitive, les propriétaires du capital et, surtout, du know-how social — les know-why et les know-what sont insignifiants.

Pour quelqu’un qui doit vendre un minimum annuel de tonnes de sucre à l’industrie de l’alimentation, pour le dire d’une certaine façon, un travailleur ne sera jamais une meilleure option qu’un chômeur entretenu par l’État. Pour les entrepreneurs de santé, non plus. Quelques études récentes indiquent que la consommation de sucre dans les limonades est aussi préjudiciable pour le foie que la consommation d’alcool, puisque le foie doit de toute façon métaboliser le sucre, donc prendre un soda, en dernier ressort et sans considérer les problèmes de conduite, c’est la même chose que boire du whisky (Nature, Dr. Robert Lustig, Univ. of Californie). Un Coca-Cola n’a même pas le bénéfice qu’a le vin pour la santé. Cependant, durant les dernières années la proportion de sucre dans les boissons et la quantité que chaque individu consomme a augmenté dan le monde entier, au désespoir de notre organisme qui a eu seulement le temps d’évoluer pour tolérer le sucre des fruits, et pour une saison par an. Les spécialistes considèrent que cette augmentation de la consommation est due à la pression politique des compagnies qui sont impliquées dans la commercialisation du sucre. Comme conséquence, aux États-Unis et dans beaucoup d’autres pays nous avons des populations de plus en plus obèses et malades, ce qui soit dit en passant signifie de plus grands gains pour l’industrie de la santé et des laboratoires pharmaceutiques.

Mais ainsi fonctionne la logique du capitalisme tardif, qui est la logique mondiale d’aujourd’hui : s’il n’y a pas de consommation il n’y a pas de production et sans celle-ci, il n’y a pas de profits. Ce serait beaucoup plus salutaire pour les consommateurs si les vendeurs d’aliments à coups de shocks délicieux de sel-sucre, attaquaient chaque consommateur avant d’entrer à un supermarché. Mais ceci, comme l’augmentation d’impôts, est politiquement incorrect et trop facile à visualiser de la part des consommateurs. Mon attention a toujours été attirée par le fait universel que les toxicomanes volent et tuent des personnes honnêtes pour acheter de la drogue et ne volent pas, ni n’attaquent pas les vendeurs de drogues eux mêmes, ce qui serait un chemin plus direct et immédiat pour une personne désespérée. Mais la réponse est évidente : c’ est toujours plus facile d’attaquer un travailleur honnête qu’ un délinquant qui connaît l’histoire. En général, le susdit est presque impossible, au moins pour un consommateur commun.

L’objectif primaire de toute entreprise ce sont les profits et tout le reste ne sont que des discours qui essaient de légitimer quelque chose qui ne peut pas être changé dans la logique purement capitaliste. Quand cette logique fonctionne sans limites, cela s’appelle progrès. Les compagnies progressent et comme conséquence les individus progressent — vers la destruction propre et autre.

Récemment la ville de New York a interdit la vente de bouteilles gigantesques de soda en alléguant qu’ils stimulaient la consommation excessive de sucre. Ce type de mesures ne seraient jamais prises, ni même proposées, par une entreprise privée dont l’objectif est de vendre, à moins qu’elle ne vende de l’eau minérale. Mais dans ce cas l’interdiction explicite d’une entreprise sur l’autre irait contre les lois du marché, raison pour laquelle cette lutte se produit normalement selon les lois de Darwin, où les plus forts dévorent les plus faibles.

Ces limites à la « main invisible du marché » seuls les gouvernements peuvent les établir. La même chose est arrivée avec la lutte contre le tabagisme. Les gouvernements ont l’habitude d’être infestés, contaminés par les lobbies des grandes entreprises et ont l’habitude de répondre à leurs intérêts, mais ils ne sont pas des monolithes et de temps à autres ils se souviennent leur raison d’être selon les préceptes modernes. Alors ils se souviennent qu’ils existent pour la population, et pas le contraire, et agissent en conséquence en remplaçant les profits par la santé collective.

La liberté n’a pas progressé par les groupes d’entreprises et de sociétés financières mais malgré celles-ci. Elles ont progressé au cours de l’histoire par ceux qui se sont opposés aux pleins pouvoirs hégémoniques ou dominants du moment. Il y a plusieurs siècles ces pleins pouvoirs étaient les églises ou les États totalitaires, comme les anciens rois et leurs aristocraties, comme l’Union soviétique et ses satellites. Depuis quelques siècles jusqu’à aujourd’hui, de plus en plus, ces pleins pouvoirs résident dans les entreprises qui sont celles qui possèdent le pouvoir sous forme de capitaux. Toute vérité qui sort des grands médias sera contrôlée de façon directe ou subtile – par exemple, à travers l’autocensure — par ces grandes signatures, qui sont celles qui font vivre les médias à travers la publicité. Les médias ne survivent plus, comme au XIXe siècle et une grande partie du XXe siècle, de la vente des exemplaires. C’est-à-dire les grands médias dépendent chaque fois moins et, par conséquent, chaque fois doivent moins à la classe moyenne et travailleuse. L’Ère digitale pourra un jour inverser ce processus, mais pour le moment les individus isolés se limitent à reproduire les informations et récits sociaux préfabriquées par les grands médias qui ne vivent que de la publicité des grandes entreprises et des multinationales. C’est-à-dire les sur-moi sociaux. Le contrôle est indirect, subtil et implacable. Toute chose qui va contre les intérêts des annonceurs signifiera le retrait de capitaux et, donc, la décadence et la fin de ces médias, qui laisseront leur place à d’autres pour accomplir leur rôle de marionnettes.

A quelques exceptions, ni les pauvres ni les travailleurs ne peuvent faire du lobby au parlement. En temps d’élections, ce sont les multinationales qui mettront des milliards pour faire élire un candidat ou l’autre. Aucun candidats ne mettre à cause la réalité basique qui soutient l’existence de cette logique mais n’importe qui parmi eux qui est choisi et tout de suite élu — ou vice versa — sera hypothéqué dans ses promesses quand il entrera en fonction et devra répondre en conséquence : aucune entreprise, aucun lobby ne met de millions de dollars quelque part sans considérer cela comme un investissement. S’ils les mettent pour combattre la faim en Afrique ce sera un investissement moral, « ce qui ont en trop », comme disait Jésus en se référant aux aumônes des riches. S’ils les mettent sur un candidat présidentiel ce sera, évidemment, un investissement d’un autre type.

Le pouvoir disproportionné de ces organismes, nombreux secrets ou discrets sont le pire attentat à la démocratie dans le monde. Mais peu pourront le dire sans être étiqueté comme idiots. Ou ils apparaîtront dans quelques grands médias porte-parole de l’establishment, parce que tout milieu qui se vante de démocratique devra payer un impôt à son hégémonie en permettant que s’infiltrent quelques opinions vraiment critiques. Cela, clairement, sont exceptions, et entreront en conflit avec un public habitué au sermon quotidien qui soutient le point de vue contraire. C’est-à-dire, ils seront considérés comme des produits infantiles de ceux qui ne savent pas « comment fonctionne le monde » et qui défendent les paresseux chômeurs qui vivent de l’État, tandis que celui-ci vit de et punit les grandes entreprises les plus heureuses. Surtout dans des temps de crise, l’État les punit avec des réductions d’impôts, prêts sans échéance et sauvetages sans limites.

Depuis la dernière grande crise économique de 2008 aux États-Unis, par exemple, les grandes entreprises et les corporations n’ont pas arrêté d’augmenter leurs profits malgré une faible réduction de l’emploi et un cheval de bataille pour l’opposition au gouvernement. Les économistes les plus consultés par les grands médias appellent cela « augmentation de la productivité ». C’est-à-dire avec moins de travailleurs on obtient de plus grands bénéfices. Les travailleurs qui restent en trop, conséquence de l’augmentation de productivité sont dérivés vers la sphère de l’État maudit qui doit assurer que — bien que démoralisés ou comme — ils continuent de consommer avec l’argent de la classe moyenne pour augmenter plus encore les profits des marchands des élites dominantes qui, sans payer les salaires mais sans arrêter de leur vendre le même bibelot et le même soda sucré et les mêmes chips salés, verront augmentés encore plus l’efficacité, la productivité et les profits de leur admirablement heureuses entreprises.

Nous pouvons appeler tout ce mécanisme pervers « la double affaire du chômage » ou « les miracles des crises financières ».

Jorge Majfud, le 4 juin 2012. 
Jacksonville University

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

 

L’État, un trésor divin

 

Estado, divino tesoro (Spanish)

Cet article a été publié dans plusieurs quotidiens du continent le mois même de la Grande crise, en septembre 2008. Je crois qu’il est nécessaire de le relire maintenant plus encore.

 

L’État, un trésor divin

Reverse of 100 dollars (1914 series)

Par Jorge Majfud


L’État dans des temps normaux

Quand l’abus l’idéologie atteint le maximum de bénéfices pour les classes qui le promeuvent, on recourt au plan B qui consiste à suspendre temporairement l’orthodoxie sans suspendre l’idéologie dominante. Le plan A est le plan typique des feuilletons télévisés et des programmes de charité. Dans le premier cas il y a une femme riche, vieille et mauvaise et de l’autre une jeune femme pauvre et gentille. La solution morale consiste à punir la mauvaise riche et à récompenser les souffrances de la gentille pauvre. C’est-à-dire, comme dans la théologie traditionnelle et comme dans les harangues religieuses les plus modernes, les systèmes, les structures sociales et globales n’existent pas ou n’ont pas d’importance. Il y a seulement des bons et des mauvais individus.

Dans le cas des shows de la télévision, les bons sont ceux qui provoquent la maladie d’un système contradictoire, en reproduisant et en consolant la même contradiction, et les méchants sont les critiques qui ne font rien pour les pauvres sinon de critiquer leurs bienfaiteurs. C’est le cas de programmes comme le mexicain « Le Show des Rêves » que nous consommons aussi aux États-Unis, où différents couples dansent et chantent pour soigner la maladie terrible d’un parent. Si le duo chante faux ou n’émeut pas le jury avec ses pirouettes, le couple est éliminé et avec lui le malade. Ceux qui osent critiquer cette obscénité de notre culture, sont moralement écrasés avec toute la force des caméras et avec le même recours à la sensiblerie collective qui applaudit elle même ce qu’elle condamnait des temps passés : les pauvres moribonds allaient aux portes des églises pour que les riches sains finissent par consoler leur âme en jetant quelques pièces devant le regard agité du public qui savait reconnaître une œuvre de bien. Ceux qui observaient l’hypocrisie – c’est-à-dire la « peu nombreuse –critique » – du mécanisme social de la moralisation qui consolait les deux parties, nantis et malheureux, au moment où cela se reproduisait, étaient accusés de ne rien faire pour les pauvres, dans le meilleur des cas, ou étaient stigmatisés par un vocabulaire négatif comme « subversifs », « démoniaques », « improductifs », « critiqueurs », etc. Ce qui confirme la « quasi-perfection » d’une idéologie dominante quand elle se reproduit elle-même à travers la collaboration émouvante entre élus et condamnés.

Tandis que ce drame médiatique et réel moralise des millions de personnes, l’État applaudit l’initiative privée de ces bons roturiers qui luttent pour survivre et s’occupent à sauvegarder la sécurité de l’initiative privée des hommes nobles de la bourse et de leurs investissements salvateurs qui apportent la prospérité au pays. Tandis que l’un espère que son neveu gagne le concours de danse et ainsi la charité peut sauver la vie ou une fonction vitale, l’État investit une grande partie de ses ressources s’assurant qu’aucun n’interrompt la digestion de quelqu’un qui dîne dans un hôtel de cinq étoiles et organise le destin de milliers d’employés et par hasard pourrait aider un malade incurable à sauver sa vie. Dans certains cas ils arrivent à temps. Dans d’autres, ils sont des producteurs de programmes de télévision dont le noble objectif est d’aider les pauvres et les malades.

Quand l’inquiétude sociale dépasse les limites que la narration officielle peut contenir, on tente de maquiller le système en remplaçant certains individus qui sont en charge de tout le malheur de la nation, qu’ils soient gouvernants ou membres de l’opposition.

L’État face à une crise de ses ennemis

Dans la grande politique, il y a pas seulement deux partis pour alterner entre la faction des bons et les méchants, y compris, comme dans le cas étasunien, on peut accuser un individu – le président en échec – et sauver ainsi non seulement un système mais un parti politique qui est à quelques jours d’une élection nationale.

Comme exemple, ce fut jusqu’à présent le discours du candidat républicain John McCain, selon qui tout sera résolu quand lui, le rebelle solitaire (« The maverick ») et un petit groupe de dissidents conservateurs remplacera les hommes et les femmes qui sont aujourd’hui à la Maison Blanche, tous membres de son propre parti sont maintenant accusés d’incompétents et corrompus. Cette narration n’est pas si difficile à digérer par un public conservateur habitué à la pensée et à la harangue féroce des pasteurs et angoissants présentateurs de radios qui chaque jour nous rappellent que le monde est en danger à cause des mauvais garçons (« bad guys »).

De cette crise financière on se sortira avec le même ressort qui a sorti les États-Unis de la Grande Dépression des années 30 : en suspendant momentanément l’idéologie dominante et en permettant qu’un autre individu et qu’un autre parti fasse le sale travail, en le laissant exercer sa propre cohérence pour un temps déterminé. Ce qui en passant démontre que la démocratie représentative fonctionne. C’est comme dire que l’un ne croit pas en Dieu sauf dans les moments où notre vie est en danger ou qu’une souffrance nous menace.

Cependant, bien que nous revenions aux temps de l’orthodoxie anti étatique, nous trouverons encore une contradiction cynique corrigée chaque jour par la narration dominante. L’intervention de l’État dans les régimes du capitalisme dominant est plus significative que dans beaucoup d’états socialistes dont l’influence géopolitique est marginale. Pour le bien et le mal, c’est encore l’État qui monopolise la violence qui maintient hors de danger un système menacé d’une manière permanente non seulement par ses adversaires idéologiques ou par ses déplacés, mais par sa propre activité où le risque élevé de l’investissement est l’une de ses principales composantes. C’est l’État qui soutient, bouge et provoque les interventions policières et militaires pour garantir la continuité d’un système et d’une idéologie. C’est l’État, l’armée, qui garantit le contrôle de la géopolitique au bénéfice de groupes déterminés et au préjudice d’autres, bien qu’il le fasse toujours au nom de tous. C’est l’État qui garantit les différences et les pleins pouvoirs des élites de différentes de formes. D’abord, en commençant par l’appareil répresseur ou offensif. Deuxièmement, à travers l’appareil idéologique. Troisièmement, à travers la garantie de ses classes fermées, presque des castes, où est garantie la stabilité et la permanence de gérants déterminés qui sont fonctionnels au système, comme aux sociétés financières, etc. C’est l’État capitaliste qui prévient de tout mouvement vers l’anarchie d’une société ou de la société globale, en provoquant non seulement une société incapable d’être administré pour elle même dans une démocratie directe mais en stigmatisant la tendance historique de la Société Désobéissante par le mot « anarchie », associé au chaos, au désordre et à la violence de la rue.

Cela ne fait pas plus de deux siècles que les sociétés organisés par classes dans plusieurs pays de l’Europe appliquaient des lois différentes pour leurs différentes classes sociales. Quant un artisan ne pouvait pas payer ses dettes, il allait prison. Quand un noble aristocrate ne pouvait pas le faire, il rentrait chez lui. Pendant au moins deux ans ceux qui aux États-Unis ne pouvaient pas payer leurs maisons étaient punis par l’expulsion et la mise aux enchères. Quand les millionnaires de Wall Street se sont vus dans la panade, ils ont fait peur au monde entier avec les faillites – dans de nombreux cas cela a seulement signifié un changement de nom, un contrat d’achat d’un lobbysur un autre – et tout le poids de l’État a été mobilisé, non pour punir la mauvaise pratique mais pour leur octroyer une facilité de crédit de 700 milliards de dollars.

Depuis l’Angleterre du XVIIIe siècle a surgi et fut consolidée l’idée de que l’égalité et la liberté étaient incompatibles. Cependant cette conclusion paradigmatique a été silencieusement réfutée par une longue histoire qui commence au moins au XVe siècle. L’accroissement de la liberté à travers « la rébellion des masses » c’est-à-dire à travers la demande et la possession des bénéfices de la civilisation et de l’histoire – à l’éducation, à la culture et au pouvoir politique – n’a pas favorisé les différences sociales de pouvoir mais tout le contraire : elle les a progressivement atténuées. Depuis l’Ère Moderne (1775-1950) et en passant par l’âge des révolutions (1776-1918) les partisans de l’égalité se sont méfiés tant de la liberté des individus comme leurs adversaires, les partisans de la liberté, se sont méfiés de l’égalité. Ainsi surgit l’apogée du pouvoir de l’État moderne, représentatif, comme forme de résolution de conflit : l’égalité était menacée par la liberté démesurée de ses individus.

Cependant, nous pouvons reconnaître un paradoxe : l’État avec plus de fréquences que d’exceptions a favorisé les puissants d’une société parce qu’il a été dominé par ceux-ci. C’est-à-dire l’égalité a été protégée par les États autant qu’a été protégée l’inégalité, et peut-être la protection de l’égalité de la part de l’État fut une excuse pour justifier l’existence d’un État qu’il a systématiquement protégé, et surtout en dernier ressort, l’inégalité.

Jorge Majfud
Lincoln University, Septembre 2008 

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

  • 1ère publication : El CorreoParis, le 6 Octobre 2008. 
  • 2e publication  : El Correo. Paris, le 23 mai 2012.

 

Le racisme dans l’autrui

Stop The War - 33 - George Galloway

La paja en el ojo ajeno (Spanish)

Le racisme dans l’œil d’autrui


par Jorge Majfud *

À propos des accusations de paroles racistes contre le footballeur uruguayen Luis Suárez en Angleterre, ex-député anglais, a affirmé que « l’Uruguay est la nation la plus raciste du monde entier ».

Bien entendu que je ne vais pas dire qu’en Uruguay il n’y a pas de racisme. J’espère m’être soigné depuis longtemps du chauvinisme et des patriotismes de cocardes et d’hypocrites révérences. En fait je ne peux pas signaler un seul pays dans le monde où il n’y a pas de racisme. Aux États-Unis nous connaissons déjà l’historique qu’il a ; dans les meilleurs cas de lutte contre le racisme mais très peu sont capables de nier les barbaries historiques contre la population noire qu’ils appellent de façon incorrecte et euphémiquement « afro-américains ». Le mot « noir » en espagnol (negro) est très proche de « nègre » ou directement « negro » en anglais et c’est l’une des offenses les plus infamantes, sans ambiguïtés d’intention, comme en espagnol ou en portugais, par sa charge historique et par sa particularité sémantique. En espagnol, c’est certainement ambiguë, selon l’intentionnalité de celui qui parle, et cela va de l’expression d’affection et d’amitié à l’insulte la plus primitive.

En Uruguay mon grand-père parfois m’appelait « negro », avec affection, parce que ma peau était plus foncé que celle du reste de mes cousins. Cependant, en Afrique du Sud, ils m’ont presque assassiné à coups de couteau dans une rue de Johannesburg ; pour être blanc, comme un chauffeur noir de taxi me l’a expliqué peu après.

Dans mon cher Mozambique, le premier mois je ne pouvais pas distinguer les macuas et les macondes [branche différente des macuas] et eux s’entretuaient pour leurs différences. Attitude tribale et raciste dont ont bien profité des Anglais, portugais, Hollandais, hindous et d’autres blancs africains, jusqu’à il n’y a pas longtemps, comme je l’ai constaté. Sans parler des hutus qui, dans le Rwanda des années 90, ont massacré presque un million de tutsis pour des raisons ethniques et raciales, ce qui ici revient au même.

Mais dans les mille dernières années le prix (toute personne de culture moyenne sait cela) l’a emporté le racisme blanc avec son siège et origine dans les grands empires européens. Quand ce ne fut pas lors des massacres commis par les croisés au début du millénaire, dans le meilleur style Atila, ce fut l’honorable Reconquista d’abord et la Conquête espagnole du Nouveau Monde après, une entreprise, entre d’autres choses, profondément raciste et ethnocide, si entreprise il y a eu ; l’incommensurable holocauste juif aux mains des nazis et les purifications ethniques successives, comme celle des Balkans. Sans oublier ces actes quotidiens du racisme dont souffrent aujourd’hui, avec cruauté ou une subtile discrimination, des minorités ou de faibles majorités, du monde développé jusqu’au Moyen-Orient, de quelques latinos pauvres aux États-Unis jusqu’aux palestiniens sans droits civils et parfois sans droits de l’homme sur leur propre terre.

Monsieur George Galloway mentionne l’annihilation des charrúas au XIXe siècle, par la main des Créoles blancs. C’est strictement vrai. Nous avons souvent critiqué sans délicatesse le chauvinisme qui dissimule toute sorte de racisme ; dans notre pays ; nous avons signalé à plusieurs reprises ce génocide comme tous les génocides indigènes dans le reste de l’Amérique et rarement mentionné dans les médias. Les indigènes qui avaient survécu à la colonisation européenne gênaient les propriétés et les appropriations des propriétaires fonciers et ils ont été exterminés ou on les a dépouillés de leurs terres sous l’excuse que c’était une race incapable de civilisation, comme le président et enseignant l’argentin Domingo Faustino Sarmiento l’a défini dans ses multiples livres. Sans parler du racisme contre des populations indigènes souvent fois supérieures, comme au Paraguay, en Bolivie, au Pérou, en Équateur ou en Amérique Centrale ; que dire du racisme contre les populations afro descendantes aux Caraïbes et surtout au Brésil.

Certes, le racisme a pris place dans notre Amérique Latine. Mais qu’un Anglais vienne à déclarer que « l’Uruguay est la nation la plus raciste au monde » (et il l’a lancé dans en anglais très britannique, pour que le monde entier le comprenne, en prenant soin de mettre au clair qu’ « il connaissait l’Uruguay » parce que « il y avait été »), ce serait une plaisanterie de mauvais goût si ce n’était pas une hypocrisie si pathétique.

Non parce qu’un anglais n’importe lequel ne puisse pas signaler le racisme dans un autre pays. Je m’explique.

Le même ex-député et showman George Galloway sait parfaitement le très long historique du racisme le plus féroce qu’a connu le monde durant les derniers siècles, œuvre du civilisé et flegmatique empire britannique qui s’est seulement opposé au trafic d’esclaves en Amérique et a commencé à parler de morale quand le commerce millionnaire négrier a cessé d’être rentable. Un empire qui a rasé des villages entiers, de la Chine à l’Amérique, en passant par l’Inde, l’Afrique ou par toute autre région maritime où habitaient quelques animaux humanoïdes de teint obscure. Il les a envahis, il les a soumis et il les a systématiquement humiliés.

C’est pour cela que la mise au point est critique et nécessaire. Ce n’est pas qu’en Uruguay il n’y a pas de racisme comme l’affirment quelques chauvins qui vivent en regardant ailleurs. Le problème réside en deux mots comme « le plus » et avec la circonstance aggravante spéciale que celui qui le dit fut un député d’une puissance politico-militaire raciste par tradition et récidiviste par intérêt.

Mister George Galloway, comme député anglais, s’est opposé à la Guerre en Irak et il a eu l’élégance de signer plusieurs déclarations en défense de l’humanité. Précisément, pour les deux conditions, celle d’anglais et de celle d’humaniste (ou quelque chose qui ressemble), il devrait être vacciné contre l’hypocrisie. Mais par des détails comme ceux-ci, il démontre qu’au fond c’est un autre premiermondiste colonialiste. Ce qui devrait également être le motif d’une plainte devant des tribunaux internationaux. Avec la circonstance aggravante que si le footballeur Suárez est un garçon qui a pu avoir dit une stupidité dans la fièvre d’un match de football, Monsieur George Galloway est un vieil homme politique, avec une aura d’intellectuel, avec tout le temps du monde pour réfléchir à ses propres stupidités et aux stupidités criminelles des gouvernements successifs qui se sont succédés dans son pays et qui ont déjà quelques siècles d’ insistance impunie.

Jorge Majfud, majfud.org. Jacksonville University.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par  : Estelle et Carlos Debiasi

Mythes de base sur l’immigration

A day without immigrants, May 1, 2006. Descrip...

A day without immigrants, May 1, 2006.

Mitos fundamentales sobre la inmigración (Spanish) 

Cinq mythes de base sur l’immigration : déconstruction

Jorge Majfud

Translated by  Alain Caillat-Grenier

Edited by  Fausto Giudice فاوستو جيوديشي

Dans la plupart des pays et à travers différentes époques, les classes les plus conservatrices se sont toujours situées aux extrémités de la pyramide sociale. Aux USA la rhétorique conservatrice s’est employée à capter une partie des couches les plus basses de la société, non pas en diminuant les impôts des riches (pour cela, il y a l’idéologie du “trickle down”*) mais en créant le démon de l’immigrant illégal. Rien de plus efficace pour canaliser les frustrations des populations défavorisées, que de fabriquer  des ennemis tribaux au sein même de leur classe sociale.

Ainsi, en Arizona et en Géorgie, des lois ont été votées qui criminalisent “les sans-papiers”, incitant de nombreux travailleurs “illégaux” à fuir d’un État à l’autre. Cela a entraîné chez les petits et moyens entrepreneurs une pénurie de main d’œuvre, notamment dans les secteurs de la construction et surtout de l’agriculture où l’on manque de bras pour les récoltes. Sur la seule côte ouest, plus de cent mille emplois de travailleurs agricoles saisonniers pour les récoltes n’ont pas trouvé preneurs. Bien sûr, il faut travailler sans climatisation !

De nombreuses études (ex. Damian Stanley et Peter Sokol-Hessner, NYU; Mahzarin Banaji, Harvard Univ., etc..) ont démontré que la peur de l’autre est préhistorique et que la présentation d’images de différents faciès provoque des réactions négatives, même chez l’individu le plus pacifique.

 Cependant, ceux d’entre nous qui croient en l’existence d’une certaine évolution chez l’être humain, ne se feront pas les chantres d’un comportement millénaire au seul prétexte qu’il est millénaire. Nous concevons que l’amour, la haine, la peur ou la solidarité sont des émotions irréductibles, non quantifiables par principe ou définition et vraisemblablement immanentes à tous les êtres humains au cours de l’histoire. Mais cette persistance ne devrait en principe pas se retrouver dans les formes sous lesquelles les individus et les sociétés établissent des relations pour se développer et évoluer.

 Si la notion de progrès historique n’est pas forcément intrinsèque à chacun de nous (un Tibétain du Ve siècle pouvait être socialement et moralement plus évolué que certains individus vivant aujourd’hui à Río ou à Philadelphie), nous pouvons en revanche espérer que ce progrès existe dans une société qui se donne la capacité de mettre à profit sa propre expérience historique et celle acquise hors de sa structure sociale. Si le mensonge, l’exploitation, les hiérarchies sociales et politiques se retrouvent chez les primates (Frans de Waal, etc..), ce n’est pas l’indice que ces structures (culturelles) ne peuvent pas être dépassées, mais exactement le contraire, si l’on s’attache à distinguer ce qui différencie les hommes de l’orang-outang.

Dans la problématique de l’immigration, ces éléments primitifs jouent inévitablement, bien que maquillés par des rhétoriques chargées de préceptes idéologiques dépourvus de la moindre rationalité. Par conséquent ce sont des mythes, des croyances indiscutables (donc, des réalités), qui dans des groupes déterminés, font l’objet de  réitérations, surtout médiatiques.

Mythe I : Les immigrés font monter la criminalité

Faux. Diverses études de différentes universités (Robert Sampson, Harvard University; Daniel Mears, Floride State University; ; Public Policy Institute of California , PPIC, etc..) ont clairement démontré qu’une augmentation de l’immigration est suivie d’une baisse de la criminalité. On a également observé que la première génération d’immigrés est moins encline à la violence que la troisième et ce malgré les grandes difficultés économiques auxquelles cette première génération a généralement été exposée. Concernant l’immigration latine, il peut sembler paradoxal que son niveau de violence soit inversement proportionnel à la violence brutale rencontrée dans les sociétés dont sont originaires ces immigrants. Mais cette contradiction apparente est évidemment très facilement explicable.

Mythe II: Les immigrés prennent le travail des nationaux

Faux. Dans tous les pays du monde on a toujours eu recours à une minorité fragilisée pour évacuer  toutes les frustrations engendrées par les crises. Aux USA certains chômeurs peuvent accuser les immigrants illégaux de prendre leur travail; ce comportement démontre une faible capacité d’analyse, si ce n’est de la mauvaise foi : il est en effet préférable de rester chez soi ou d’aller dans un restaurant avec l’argent de l’État, plutôt que de travailler à des tâches ingrates, que seuls les pauvres (les riches n’émigrent pas) immigrants acceptent d’effectuer.

Les immigrés les plus pauvres ne parlent pas anglais (parfois, les Mexicains et les habitants de l’Amérique centrale ne parlent même pas espagnol), ne connaissent pas les lois, n’ont pas de papiers pour travailler, ils sont poursuivis ou vivent en se cachant et malgré cela, ils obtiennent du travail au détriment des “pauvres américains”. Comment font-ils ?

Des études sérieuses démontrent a contrario que l’immigration aide à créer de nouveaux emplois (Gianmarco Ottaviano, Università Bocconi, Italie; Giovanni Peri, University of California). Selon une étude du Pew Research Center, l’immigration illégale latino-américaine aux USA a chuté de 22 pour cent dans les trois dernières années, sans que cela entraîne une baisse du taux de chômage. En réalité, les immigrés sans papiers représentent annuellement à eux seuls plus d’un demi-million de consommateurs.

Mythe III. Les immigrants illégaux sont une charge car ils utilisent des services publics qu’ils ne payent pas

Faux. Tout citoyen au chômage ou gagnant moins de 18.000 dollars par an, bénéficie d’un accès gratuit à l’ensemble des services médicaux et à de nombreux autres services publics ou privés, comme le logement et les retraites. Les travailleurs sans papiers ne se présentent dans  un service de santé qu’en dernière instance (The American Journal of Public Health) et souvent ils paient pour les consultations et les traitements. Nombreux sont ceux qui  ne dénoncent même pas les vols et les abus dont ils sont victimes.

Aucun camionneur ne prétendrait réaliser des bénéfices avec son véhicule sans le faire réviser de temps à autre, mais beaucoup de citoyens utilisant les services de travailleurs sans papiers, espèrent que ceux-ci n’auront jamais recours à l’hôpital, alors qu’ils leur confient habituellement les travaux les plus dangereux et insalubres.

Selon l’Académie nationale des sciences des USA, les chiffres montrent que ces immigrants apportent à l’économie nationale plus qu’ils ne lui prennent. D’après l’économiste Benjamin Powell, ces travailleurs rapporteraient 22 milliards de dollars par an et leur légalisation augmenterait facilement ce chiffre.

Le principal facteur donnant l’avantage aux USA sur les autres économies développées (y compris la Chine émergente) réside dans son potentiel toujours important de jeunes travailleurs, lequel se maintient en grande partie grâce au taux élevé de natalité dans la population hispanophone et dans les populations immigrées en général, sans lesquelles des programmes comme le Social Securityseraient insoutenables dans un proche avenir.

Mythe IV. Les sans-papiers ne payent pas d’impôts

Faux. Les sans-papiers paient des impôts directs ou indirects, sous diverses formes. Selon les calculs effectués sur les dernières années, chaque immigrant illégal paie des milliers de dollars en impôts, beaucoup plus que nombre de citoyens inactifs. Au total, la Social Security reçoit plus de 9 milliards de dollars par an de ces contribuables, qui ne réclameront probablement jamais de remboursement sous forme de retraites ou autres avantages. Actuellement, des centaines de milliards de dollars sont fournis par des travailleurs fantômes (Eduardo Porter, New York Times; William Ford, Middle Tennessee State University; Marcelo Suárez-Orozco, New York University).

Mythe V. Les immigrants illégaux peuvent exercer  un pouvoir réel en tant que groupe

Faux. Les immigrants non naturalisés, surtout les illégaux, ne votent dans aucune élection. Dans beaucoup de cas ils ne peuvent même pas voter dans les élections de leurs pays d’origine, bien que les millions représentés par leurs transferts d’argent n’aient jamais été rejetés, ni méprisés.

Le slogan “latinos unidos” est une bonne affaire pour les grandes chaînes de médias hispanophones aux USA, mais cette union est très relative. Bien que les  “non hispaniques”, puissent avoir le sentiment de l’existence d’une “hispanité”, il ne fait aucun doute que les rivalités, les rancœurs et le chauvinisme sournois resurgissent dès que l’autre “non-hispanique”, disparaît de l’horizon tribal. De même, dans certains cas, les statuts légaux et idéologiques sont radicalement inconciliables. Il suffit de constater la différence de statut entre un travailleur mexicain illégal et un balsero (boat people) cubain en protégé par loi.

Note

La théorie du ruissellement (traduction de l’anglais “trickle down theory”) est une théorie économique d’inspiration libérale selon laquelle, sauf destruction ou thésaurisation (accumulation de monnaie), les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l’économie, soit par le biais de leur consommation, soit par celui de l’investissement (notamment via l’épargne), contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l’activité économique générale et à l’emploi dans le reste de la société. Cette théorie est notamment avancée pour défendre l’idée que les réduction d’impôt y compris pour les hauts revenus ont un effet bénéfique pour l’économie globale. L’image utilisée est celle des cours d’eau qui ne s’accumulent pas au sommet d’une montagne mais ruissellent vers la base.(wikipedia)


Courtesy of Tlaxcala


Le patriotisme des riches

Donald Trump

Donald Trump

Politique et économie aux États-Unis : Le patriotisme des riches

par Jorge Majfud *

Dans tout le monde, le riches presque ils n’émigrent pas, presque n’entrent pas dans le forces armée qu’ils envoient à ses guerres et qui rassasient tout de suite des honneurs et d’applaudissements, et ils maudissent l’État qui leur suce le sang. Quand les économies vont bien, ils exigent des diminutions d’impôts pour soutenir la prospérité et quand les choses vont mal exigent que le maudit État les sauve de la catastrophe (avec l’argent des impôts, ceci va sans dire).

Depuis la crise financière de 2008, le plus grand souci de la classe moyenne usaméricaine a été le chômage et le déficit, les deux hérités du gouvernement républicain de George Bush. A l’intérieur de ce parti, le « Tea Party » a surgi avec une force qui lui a permis de dominer sa rhétorique mais peut-être ceci sera sa propre ruine dans les proches élections, qui en principe se leur présentent favorables. Son drapeau est l’idéologie Reagan-Thatcher et l’orthodoxie de s’opposer à toute augmentation des impôts. Ils assurent que l’on ne peut pas pénaliser ceux qui triomphent, les riches, avec des impôts, parce qu’ils sont les riches qui créent les postes de travail quand la richesse commence à se répandre depuis là-haut. Dans un débat en 2008, Obama a commenté que les partisans de cette théorie (plutôt, une idéologie) avec la crise avaient découvert que quand on attend que la richesse ruisselle depuis là-haut, la douleur commence à monter depuis en bas.

Les actuelles données (pour ne pas aller loin) contredisent la théorie du « trickle-down » portée à l’extrême par le dernier gouvernement républicain, puisque la capacité d’avarice de « là-haut » est illimitée, pour ne pas dire à l’infinie, et le chômage n’a pas baissé dans ces dernières années, mais le contraire.

Bien que dans le pays 700.000 postes de travail ne soient pas détruits par mois comme a été fait il y a une paire d’années, la création de nouveaux postes continue d’être faible (entre 15.000 et 250.000 par mois ; un rythme salutaire pour descendre 9.2 pour cent de chômage devrait être de 300.000 nouveaux postes par mois).

D’un autre côté, dans la dernière année la productivité a grandi dans des proportions plus grands et, surtout, les bénéfices des grandes compagnies. Chaque semaine on peut lire dans les quotidiens spécialisés les résultats de bénéfices gigantesques, d’un industriel ou des services qui ont augmenté ses gains de 30, 50 ou 60 pour cent, comme quelque chose de normal et routinier. N’importe lequel de ces pourcentages ils signifient quelques milliards de dollars. En incluant les auparavant laisse pour mortes automotrices de Detroit. Sans entrer dans des détails comment la classe moyenne, a travers l’État, a financé le sauvetage de tous ces géants, sans élection et sous la menace dont quelque chose de pire pouvait avoir arriver.

Depuis les années 80, la richesse d’haut continue de s’accumuler et le chômage en bas continue attendre depuis 2009 des niveaux historiques. Des études ont montré que cette différence entre riches et pauvres (Bureau of Economic Analysis), une caractéristique latinomericaine, a grandi sous cette idéologie du trickle-down .

Bien avant la crise de 2008, quand existait encore un excédent hérité de l’administration Clinton, les républicains ont réussi à réduire les impôts pour les couches les plus riches, parmi eux les groupes pétroliers. Cette période de faveur prenait fin cette année et il a été étendu par le propre Obama sous pression républicaine, peu de temps après que les Démocrates perdaient le contrôle de la Chambre basse. Alors, le président Obama a été fort critiqué par son propre parti pour donner plus de concessions aux Républicains que pour exiger de ceux-ci un peu en échange.

Cependant, dans ces dernières semaines les positions se sont polarisées. Dans l’une des dernières réunions avec les républicains, Obama, lui qui ne perd jamais son calme, il s’est s’abruptement levé en menaçant : « ne me prouvez pas ». Devant les négociations pour augmenter le plafond d’endettement (une pratique normale aux États-Unis et dans beaucoup d’autres pays ; seulement dans l’administration Bush la même mesure a été votée sept fois) les républicains continuent d’essayer de suspendre et d’éliminer plusieurs programmes d’aide sociale et en se refusant de monter radicalement les impôts aux plus riches (dans de nombreux cas, des multimillionnaires).

Parleur part, les démocrates et le président Obama se refusent à réduire les services sociaux et dans une contrepartie ils exigent augmenter les impôts aux plus riches. J’ai écouté certains millionnaires en se demandant pourquoi ils ne payaient pas plus impôts quand ce sont eux, précisément, qu’ont plus de possibilités de contribuer quand le pays a besoin. Quand le pays de la moitié vers le bas a besoin de cela, faudrait préciser. Mais ils ne sont pas apparemment ces millionnaires qui font du lobbies en faisant pression dans les congrès des pays.

De toute façon, et malgré tout ce mise-en-scène républicaine, je n’ai pas de doutes de ce qu’avant le 2 août le parlement votera une nouvelle hausse du plafond d’endettement. Pourquoi ? Simplement parce que cella arrange aux dieux investisseurs de Wall Street. Non parce qu’il y a des travailleurs au chômage ou des soldats sans jambes dans l’attente de la charité de l’État qui les a envoyés au front en échange d’un discours et des quelques médailles.

Jorge Majfud
Jacksonville University

Paris, le 20 juillet 2011.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

Intolérance en France : « Notre langue est meilleure parce qu’elle est comprise »

Photographie de Carla Bruni nu pour le magazin...

Image by Hervé Corcia via Flickr

Nuestro idioma es mejor porque se entiende (Spanish)

Intolérance en France : 
« Notre langue est meilleure parce qu’elle est comprise »

Ou la pauvre « sans raison » sarkoziste

par Jorge Majfud

En France on continue et on approfondit la discussion et le rejet de l’usage du hijab et de la burka chez les musulmanes. Ceux qui proposent de légiférer pour interdire l’usage de ce type de toilette exotique et de peu de valeur esthétique pour nous, vont depuis les hommes politiques traditionnels de l’extrême droite européenne à une nouvelle gauche allergique, comme c’est le cas du maire communiste de Vénissieux.

Les arguments ne sont pas si variés. Presque toujours ils insistent sur les droits des femmes et, surtout, sur la « défense de nos valeurs » occidentales. Le président français lui même, Nicolas Sarkozy, a dit que « la burka n’est pas bienvenue sur le territoire de la République Française ». Par conséquent, l’état français a refusé la citoyenneté à une femme marocaine par ce qu’elle utilise un voile. Faiza Silmi est une immigrante mariée avec un citoyen français et mère de deux enfants français.

Pour le nombril du monde, les femmes habillées d’Occident sont plus libres que les femmes trop habillées du Moyen-Orient et plus libres que les femmes trop nues d’Afrique. L’axiome mathématique de transitivité ne s’applique pas. Si la femme est blanche et prend le soleil nue au bord de la Seine, elle est une femme libérée. Si elle est noire et fait de même au bord d’un ruisseau sans nom, c’est une femme opprimée. C’est l’anachronique axiome de que « notre langue est meilleure parce elle se comprend ». Ce qui en matière de vêtements équivaut à dire que les robotiques mannequins qui défilent sur les podiums sont le summum de la libération et du bon goût.

Probablement les pays africains, comme d’habitude, suivent l’exemple de l’Europe avant-gardiste et vont commencer à légiférer plus strictement sur les coutumes étrangères dans leurs pays. Ainsi, les Françaises et les Etasuniennes qui exercent leur droit humain de résider partout dans le monde devront se dépouiller de leursoutien-gorge et de toute toilette qui empêche de voir leurs seins, comme c’est la coutume et les valeurs de beaucoup de tribus africaines avec qui j’ai vécu.

Toutes les sociétés ont des lois qui règlent la pudeur selon leurs propres coutumes. Le problème réside dans le degré d’imposition. Encore plus, si au nom de la liberté d’une société ouverte, s’impose l’uniformité en niant une vraie différence, en prenant aux uns le droit dont jouissent les autres.

Si nous allons interdire le voile chez une femme, qui de plus fait partie de sa propre culture : pourquoi ne pas interdire les kimonos japonais, chapeaux texans, les lèvres peintes, les piercings, les tatouages avec croix et têtes de mort de toute espèce ? Pourquoi ne pas interdire la toilette que les religieuses catholiques utilisent et qui peut bien être considérée comme un symbole de l’oppression féminine ? Aucune religieuse ne peut sortir de son état d’obéissance pour devenir prêtre, évêque ou Pape, ce qui pour la loi de l’état séculier est une discrimination ouverte sexuelle. L’église Catholique, comme toute autre secte ou religion, a un droit à organiser son institution comme il lui paraît, mais comme nos sociétés ne sont pas des théocraties, aucune religion ne peut imposer ses règles au reste de la société ni avoir de privilèges sur une autre. La raison pour laquelle nous ne pouvons interdire à aucune religieuse l’usage de son habit, bien qu’il nous rappelle le tchador persan.

Couvrir le visage porte t-il atteinte à la sécurité ? Alors interdisons les lunettes noires, les perruques et les tatouages, les casques de motocyclettes, les masques médicaux. Interdisons les visages découverts, qui ne révèlent pas qu’en réalité ce monsieur si élégant pense voler une banque ou trahir la moitié du peuple.

Il n’arrive pas à monsieur Sarkozy de penser qu’imposer à une femme d’enlever le voile peut équivaloir en public à la même violence morale dont sa propre épouse souffrirait en étant obligée d’enlever son soutien-gorge pour recevoir le président du Mozambique.

Dans quelques régions de quelques pays islamiques — non dans la majorité, où les femmes étrangères se promènent avec des shorts plus en sécurité que dans un quartier de Philadelphie ou de San Pablo — le nijab est obligatoire comme pour nous utiliser un pantalon. Comme individu je peux dire que cela me paraît l’un des pires vêtements et comme humaniste je peux le repousser quand il s’agit d’une imposition contre la volonté explicite de celui qui l’utilise. Mais je ne peux pas légiférer contre un droit étranger au nom de mes propres coutumes. En supprime-t-on mes droits et ma liberté si ma voisine s’est mariée avec une autre femme ou si elle sort dans la rue couverte des pieds à la tête ou qu’elle se teint les cheveux en vert ? Si au nom de la morale, des valeurs de la liberté et du droit je vais promulguer des lois qui obligent ma voisine à s’habiller comme mon épouse ou si je vais lui refuser des droits civils dont je jouis, c’est moi le malade, pas elle.

Cette intolérance est commune dans nos sociétés qui ont promu les Droits de l’homme, mais qui ont aussi inventé les plus cruels instruments de torture contre des sorcières, des hommes de science ou des dissidents ; qui ont produit des camps d’extermination et qui n’ont pas eu de limites dans leur obsession prosélyte et colonialiste, toujours au nom de la bonne morale et du salut de la civilisation.

Mais les paradoxes sont une constante naturelle dans l’histoire. L’ancienne tradition islamique de relative tolérance envers le travail intellectuel, la diversité culturelle et religieuse, avec les siècles passant s’est convertie, dans beaucoup de pays, en une culture fermée, machiste et relativement intolérante. Les États-Unis, qui naissent comme une révolution laïque, des lumières et progressiste, sont devenus au cours du temps, un empire conservateur et malade d’une idéologie messianique. La France, le berceau des Lumières, des révolutions politiques et sociales, dans les derniers temps commence à montrer tous les traits d’une société fermée et intolérante.

La peur de l’autre fait que nous ressemblons à l’autre qui nous craint. Les sociétés espagnoles ou castillanes ont lutté pendant des siècles contre les autres Espagnols, les Maures et les Juifs. Dans le dernier millénaire et avant les vagues migratoires du XXe siècle, il n’y avait pas en Europe de société plus d’islamisée ni avec un sentiment plus anti islamique que celle d’Espagne.

Dans presque tous les cas, ces changements ont résulté de l’interaction d’un ennemi supposé politique, idéologique ou religieux. Un ennemi souvent convenable. A notre époque c’est l’immigration des peuples noirs, une espèce de modeste restitution culturelle aux empires abrasifs blancs du passé.

Mais il en ressort que maintenant une partie importante de cette société, comme celle des États-Unis et celles d’autres pays dits développés, nous dit et applique que « nos valeurs » résident dans la suppression des principes d’égalité, de liberté, de diversité et de tolérance pour maintenir une apparence occidentale dans la façon d’habiller des femmes. Avec cela, nous démontrons seulement que chaque fois nous ressemblons plus aux sociétés fermées que nous critiquons chez certains pays islamiques. Juste quand sont mises à l’épreuve nos valeurs sur la tolérance réelle à la diversité, on définit que ces valeurs sont une menace pour nos valeurs.

Le dilemme, s’il y a un, n’est pas l’Orient contre l’Occident mais l’humanisme progressiste contre le sectarisme conservateur, la société ouverte contre la société fermée.

Les valeurs de l’Occident comme celles de l’Orient sont admirables et méprisables. Cela fait partie d’une mentalité médiévale de tracer une ligne qui divise — « ou vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous » — et oublier que chaque civilisation, chaque culture est le résultat de centaines et des milliers d’années de collaboration mutuelle. Considérons toute discipline, comme les mathématiques, la philosophie, la médecine ou la religion, pour comprendre que chacun de nous est le résultat de cette diversité infinie que les postmodernes n’ont pas inventé.

Rien de bon ne peut naître de la schizophrénie d’une société fermée. La menace principale sur « nos valeurs » est nous mêmes. Si nous critiquons quelques coutumes, quelques sociétés parce qu’elles sont fermées, cela n’a pas de sens défendre l’ouverture avec une serrure, défendre nos valeurs avec leurs valeurs, chercher à conserver « notre façon d’être » en copiant le pire d’eux.

Alors, si nous allons interdire de mauvaises coutumes : pourquoi ne commençons-nous pas par interdire les guerres et les invasions qui rien qu’au siècle dernier ont été une spécialité de « nos gouvernements » en défense de « nos valeurs » et qui ont laissé des pays détruits, des peuples et des cultures ravagés et des millions et millions et millions d’opprimés et massacrés ?

© Jorge Majfud

* Jorge Majfud. Ecrivain uruguayen et professeur de littérature latinoaméricaine dans l’Université de Jacksonville, aux Etats-Unis.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

Uruguay : les 3 singes de la sagesse

Three wise monkeys

Sobre las declaraciones del comandante en Jefe del Ejército del Uruguay (Spanish)

“Je n’entends pas, je ne parle pas, je ne vois pas.”

Uruguay : les 3 singes de la sagesse

Jorge Majfud

Translated by  Armando G.

Le Commandant en Chef des Forces Armées uruguayennes Jorge Rosales a dit qu’il y avait “de la nervosité chez les militaires à la retraite pour la possible annulation de la Loi d’Expiration ». Cette loi approuvée il y a plus de vingt ans protège les militaires qui ont commis des crimes contre l’humanité pendant la dernière dictature en Uruguay (1973-1984). Ils n’expliquent pas pourquoi ils s’impliquent eux-mêmes dans une forme si explicite de violation des droits de l’homme.

Pourquoi devrais-je, moi, être nerveux parce qu’on juge des violations de droits de l’homme perpétrées par des architectes ou professeurs de littérature dans mon pays ou autour du monde ? Le problème n’est pas le fait qu’ils aient été professeurs, ouvriers ou militaires pendant la dictature mais, simplement, qu’ils aient violé les droits de l’homme d’un individu -ne fut-ce que d’un seul.

Dans le même registre de la confusion, le Général Jorge Rosales affirme qu’il existe une “prédisposition de la conscience collective” envers les Forces Armées.

Cela, il y a moyen de le solutionner. Mais la population pourra se méfier de tout militaire à la retraite tant qu’on ne sait pas qui a commis des crimes, qui n’a jamais payé ceux-ci d’une seul jour de prison, ni même n’a eu le souci de le reconnaître ou d’aider un peu pour, avant de demander pardon, rechercher les disparus. Les militaires les plus jeunes peuvent seulement être accusés de veiller au maintien du silence et de l’impunité mais, jusqu’à maintenant, personne ne les a accusés d’être responsables des délits qui se sont déroulés dans le passé. On n’accuse même pas l’institution.

C’est-à-dire que la plainte part d’un malentendu que les militaires d’aujourd’hui nourrissent eux-mêmes, non seulement par leur silence mais aussi, maintenant, par des déclarations très révélatrices de ce genre.

Pourquoi persiste-t-on à nous enseigner que la paix peut s’obtenir en oubliant et en pardonnant à ceux qui jamais n’ont été jugés ni ne se sont repentis de rien?

Ou serions-nous d’accord, au fond, pour que, dans des circonstances déterminées, il soit parfois licite de séquestrer, torturer, assassiner –pour éviter que d’autres le fassent d’abord, mais de manière non professionnelle ?

N’est-ce pas cette même méthode (l’oubli systématique par la loi, le référendum ou le décret) qui a été appliquée depuis la fin de la dictature et qui n’a pas encore réussi à étancher la soif de justice des familles des victimes ?

Serait-ce que les victimes doivent être satisfaites d’un « certain niveau » de justice ? Devons-nous les traiter de rebelles et insatiables parce qu’ils demandent toute la justice -ou la même justice dont bénéficient d’autres citoyens appartenant à d’autres classes sociales? Parce, si la loi n’est pas égale pour tous, nous sommes alors dans une société de classes -comme au Moyen Âge où l’on appliquait des lois différentes à chaque classe sociale ; ou comme dans les relations internationales d’aujourd’hui, où les plus forts ont toujours la justice de leur côté.

Comment expliquer aux jeunes que la justice accorde toujours des rabais aux criminels de grand calibre ? Comment expliquer aux plus âgés que la paix des cimetières a été honorée par la paix de l’injustice?

À quoi sert la littérature ?

La Nausée

Image via Wikipedia

¿Para qué sirve la literatura? (Spanish)

What good is literature, anyway? (English)

¿Para qué sirve la literatura? (II) (Spanish)

What good is literature? (II) (English)

À quoi sert la littérature ?

par Jorge Majfud


Vous avez certainement, à de nombreuses reprises, essuyé la provocante question : « Bon, et à quoi sert la littérature ? », presque toujours dans la bouche d’un pragmatique homme d’affaires, ou, pire encore, d’un Goering de service, un de ces demi-dieux qui attendent toujours tapis dans les recoins de l’histoire, pour, dans les moments de plus grande faiblesse, sauver la patrie et l’humanité en brûlant des livres et en montrant aux hommes comment être des hommes. Et pour l’écrivain des coups ! Puisque rien n’est pire pour une personne avec des complexes d’infériorité que la proximité de quelqu’un qui écrit. Parce que s’il est vrai que notre financial time a fait de la plus grande partie de la littérature une pratique odieuse grâce à l’industrie du divertissement, il reste encore dans l’inconscient collectif l’idée qu’un écrivain est un subversif, un apprenti sorcier qui va çà et là mettant le doigt où ça fait mal, en disant des absurdités, dérangeant comme le ferait un enfant turbulent à l’heure de la sieste. Et il est assurément tout cela s’il prétend à une certaine valeur. N’est-ce pas la mission la plus profonde de la littérature au cours des cinq cents dernières années ? Pour ne pas remonter aux Grecs anciens désormais hors de portée pour un esprit humain qui tel un chien s’est finalement fatigué de courir après la voiture de son maître et se laisse emmener par le collier qui lui serre le cou.

Et pourtant, la littérature est toujours là, dérangeante depuis le début, vu que pour dire ses vérités il lui suffit d’un crayon et un papier. Sa valeur insigne est toujours la même : ne pas se résigner ni à la complaisance du peuple ni à la tentation de la barbarie. Pour tout cela il y a la politique et la télévision. Alors oui définitivement nous pourrions dire que la littérature sert à beaucoup de choses. Mais comme nous savons que nos inquisiteurs de service sont spécialement préoccupés par l’utilité et les bénéfices, il faudrait leur rappeler qu’il est bien difficile que, dans un esprit étroit, réside une grande intelligence. Une grande intelligence dans un esprit étriqué, tôt ou tard, finit étouffée. Ou elle devient haineuse et perverse. Mais, évidemment, une grande intelligence, perverse et haineuse, peut difficilement comprendre cela. Alors quand il ne s’agit même pas d’une grande intelligence…

De temps à autre, un politicien, un bureaucrate, un investisseur malin décide d’étrangler les humanités grâce à une coupe dans le budget de l’éducation, dans un ministère de la culture ou simplement en déchargeant toute la force du marché sur les très actives fabriques de sensibilités préfabriquées.

Bien plus sincères sont les fossoyeurs qui nous regardent dans les yeux et, avec amertume ou simple ressentiment, nous jettent à la figure leurs convictions comme s’ils n’étaient habités que d’une seule question : à quoi sert la littérature ?

Certains brandissent ce type d’instruments non comme doute philosophique mais comme une pelle mécanique qui, lentement, élargit une fosse pleine de cadavres vivants.

Les fossoyeurs sont de vieilles connaissances. Ils vivent ou font semblant de vivre mais ils sont toujours agrippés au pouvoir du moment. En haut ou en bas, ils ne cessent de répéter, avec des voix de morts-vivants, des superstitions utilitaristes sur le progrès et la nécessité.

Répondre sur l’inutilité de la littérature dépend de ce qu’on entend par « utilité », non de ce qu’on entend par « littérature ». L’épitaphe est-elle utile ? Et la pierre tombale sculptée, le maquillage, le sexe avec amour, les adieux, les pleurs, le rire, le café ? Est-ce que le football est utile, les programmes de télévision, les photos qui s’échangent sur les réseaux sociaux, les courses de chevaux, le whisky, les diamants, les trente pièces de Judas et le repentir ?

Rares sont ceux qui s’interrogent sérieusement sur l’utilité du football ou de la cupidité de Madoff. Ils ne sont pas rares (ou ils n’ont pas eu le temps suffisant) ceux qui demandent ou assènent à quoi sert la littérature ? Le foot est, dans le meilleur des cas, innocent. Bien souvent il s’est fait le complice des manipulateurs et des fossoyeurs.

La littérature, lorsqu’elle n’a pas été complice des manipulateurs, a été de la littérature. Ses détracteurs ne font pas allusion au respectable marché des best-sellers des émotions préfabriquées. Jamais personne n’a demandé avec autant d’insistance à quoi sert une bonne affaire ? Dans le fond, ce type de littérature n’est pas un souci pour les détracteurs de la littérature. C’est autre chose qui les inquiète. Ce qui les inquiète c’est la littérature.

Les meilleurs athlètes olympiques ont montré jusqu’où peut aller le corps humain. Les coureurs de Formule 1 également, moyennant quelques artifices. Même chose pour les astronautes qui ont marché sur la Lune, la pelle qui construit et détruit. Les grands auteurs ont montré tout au long de l’histoire jusqu’où peut aller l’expérience humaine, celle qui importe vraiment, l’expérience émotionnelle, le vertige des idées et la multiple profondeur des émotions.

Pour les fossoyeurs, seule la pelle est utile. Pour les morts-vivants aussi.

Pour les autres qui n’ont pas oublié leur condition d’êtres humains et qui osent aller plus loin que les limites étroites de leur propre expérience, pour les condamnés qui déambulent parmi les fosses communes mais ont retrouvé la passion et la dignité d’êtres humains, pour eux, c’est la littérature qui est utile.

Jorge Majfud, 4 de marzo de 2011

majfud.org

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Antonio Lopez.

Oulala (France)


Ron Paul et l’anarchisme de droite.

Thomas Jefferson

Image via Wikipedia

Ron Paul y el anarquismo de derecha (Spanish)

Ron Paul et l’anarchisme de droite

par Jorge Majfud

Choqué par la misère qu’il avait rencontrée dans les classes pauvres de la puissante France, Thomas Jefferson écrivit à Madison que cette misère était le résultat de la « unequal division of property » (« partage inégal de la propriété »). La richesse de la France, pensait Jefferson, était concentrée dans trop peu de mains, ce qui avait pour conséquence le chômage et la mendicité généralisés. Il reconnaissait également que « la répartition égale de la propriété est impraticable », mais les grandes différences engendrent la misère. Si l’on voulait préserver le projet utopique de la liberté en Amérique, pas uniquement pour la justice, il était urgent de garantir par la loi le partage des propriétés obtenues par héritage afin d’assurer une répartition équitable entre les descendants (Baylin 2003, 57). C’est pour cela que, en 1776, Jefferson procéda, dans son État, à l’abolition des lois qui favorisaient certains héritiers et il disposa que toute personne adulte qui ne possèderait pas 50 acres (20 hectares) de terre, les recevrait de l’État, étant donné que « la terre appartient aux vivants et non aux morts » (58).

En certaine occasion, Jefferson affirma que s’il devait choisir entre un gouvernement sans journaux et des journaux sans gouvernement, il prendrait cette dernière option. Comme la plupart des autres pères fondateurs, il se distingua par d’autres idées libertaires, par son anarchisme modéré et par une collection de contradictions diverses. Aujourd’hui, peut-être Ron Paul est-il une espèce de réincarnation postmoderne de ce président et philosophe illustré. C’est peut-être pour cette même raison qu’il a été supplanté par Sarah Palin dans la définition du bon conservateur. Médecin, représentant du Texas et un des leaders historiques du mouvement libertaire, Paul est en outre, probablement, le véritable fondateur de l’inexistant Parti du Thé (Tea Party). Si quelque chose a distingué les républicains néo-conservateurs des démocrates libéraux au cours des dernières décennies c’est son puissant interventionnisme international aux relents messianiques ou ses tendances à légiférer contre le mariage homosexuel. Au contraire, s’il y a quelque chose qui a caractérisé la forte attitude critique et la pratique législative de Ron Paul c’est bien sa proposition d’éliminer la banque centrale des États-Unis, son opposition à l’intrusion de l’État dans la définition de ce qu’est ou doit être le mariage et son opposition à toute espèce d’ingérence dans les affaires d’autres pays.

Le débat du Parti Républicain en décembre 2007 en est une parfaite illustration. Tandis que tous les autres candidats s’employèrent à répéter des phrases toutes faites qui soulevèrent les applaudissements et l’enthousiasme du public hispanique de Miami, Ron Paul ne manqua pas l’occasion de répéter ses embarrassantes convictions.

À la question de María Elena Salinas sur l’attitude à adopter avec le président du Vénézuela, Ron Paul répondit simplement en faveur du dialogue avec Chavez et avec Cuba. Évidemment les huées se firent entendre dans toute la salle. Sans attendre le retour au calme, il contre-attaqua : « Mais laissez-moi vous dire pourquoi, pourquoi nous avons des problèmes en Amérique centrale et en Amérique du sud : parce que nous sommes mêlés à leurs questions internes depuis très longtemps, nous nous sommes immiscés dans leurs affaires. C’est nous qui avons créé tous les Chavez du monde, nous avons créé tous les Castro en intervenant et en créant le chaos dans leurs pays et eux ont répondu en choisissant leurs dirigeants… »

Les huées cessèrent devant les arguments du Texan. On l’interrogea alors sur la guerre en Irak : « Nous n’avions aucune raison de nous engager là-bas, nous n’avions pas déclaré la guerre […] Mon point de vue est différent parce que je respecte la Constitution et je tiens compte de ce que les pères fondateurs nous disent : restez à l’écart des affaires internes des autres nations. »

En politique intérieure, le mouvement Libertaire partage plusieurs positions avec les néo-conservateurs. Par exemple l’idée que les inégalités sont la conséquence de la liberté entre des individus ayant des compétences et des intérêts différents. C’est ainsi que l’idée de « répartition des richesses » est considérée par les partisans de Ron Paul comme un acte arbitraire, une injustice sociale. Pour d’autres néocons, c’est simplement le résultat de l’endoctrinement des socialistes comme Obama. Et de mentionner alors tous les livres de Karl Marx qu’Obama a étudiés, apparemment avec beaucoup d’intérêt, à la Columbia University et de rappeler toutes les réunions des « Socialist Scholars Conference » auxquelles il a assisté (Radical-in-Chief : Barack Obama and the Untold Story of American Socialism, Stanley Kurtz). Néanmoins, aux yeux des libertaires, tout cela relève des droits de tout citoyen, comme fumer de la marihuana, du moment qu’il ne cherche pas à l’imposer à autrui. Ce qui pour un président serait pour le moins difficile.

La vache sacrée des néo-conservateurs étatsuniens c’est la liberté (puisque, pour eux, le libéralisme est un mauvais mot) comme s’il s’agissait d’un aspect indépendant de la réalité. Pour atteindre cette liberté, il suffit d’éliminer ou de réduire tout ce qui a à voir avec l’État ou le Gouvernement. À l’exception de l’armée. D’où la posture de certains en faveur de la détention d’armes par les individus : pour les utiliser contre le pouvoir intrusif d’un gouvernement, d’ici ou d’ailleurs.

Les extrémistes de la liberté absolue ne considèrent pas nécessaire, pour être libres, une certaine part de pouvoir ou, en tout cas, ils en minimisent l’importance. Pour Jefferson et pour Che Guevara, l’argent n’était guère qu’un mal nécessaire, produit de la corruption et outil du vol. Mais, aujourd’hui, le pouvoir (les Grecs de Périclès le savaient déjà) réside dans l’argent. Dès lors, il suffit d’avoir plus d’argent pour être, sur le plan social (et non existentiel) plus libre que le travailleur qui ne peut disposer du même niveau de liberté pour donner une éducation à ses enfants ou pour avoir des loisirs qui stimulent son développement humain et sa créativité intellectuelle.

À l’autre extrême, dans une grande partie de l’Amérique latine, la vache sacrée, aujourd’hui, c’est « la répartition des richesses », grâce à l’État. Souvent on ne prend pas en compte qu’il puisse y avoir une mauvaise répartition de la production ou on n’y accorde que peu d’intérêt. Dans ce domaine, les paramètres culturels sont essentiels : il y a des individus et des groupes qui créent et travaillent pour les autres lesquels ensuite se plaignent de l’injustice parce qu’elles n’obtiennent pas les bénéfices qu’elles mériteraient si la justice sociale existait. C’est comme si un menteur se cachait derrière une vérité pour préserver et pérenniser ses vices. Pour cette position, le mérite est seulement le résultat d’un système oppressif qui ne permet même pas aux paresseux de sortir de leur paresse. Voilà comment la paresse et le vol sont expliqués par la structure économique et la culture de l’oppression qui maintiennent des groupes entiers dans l’ignorance. Ce qui n’est pas si faux jusqu’à un certain point mais qui ne suffit pas à démontrer l’inexistence d’éternels cossards et d’autres faiblement doués pour le travail physique ou intellectuel. Quoi qu’il en soit, il ne devrait pas y avoir de répartition des richesses si, d’abord, il n’y a pas de répartition de la production. Ce qui, en partie, serait également répartition de l’envie d’étudier, de travailler et de prendre des responsabilités. Aujourd’hui, les États sont des maux nécessaires pour protéger l’éga-liberté. Mais, en même temps, ils sont le principal instrument, comme le pensaient les révolutionnaires étatsuniens, pour préserver les privilèges des plus puissants et nourrir le vice moral des plus faibles.

Jorge Majfud, Février 2011
Jacksonville University

Traduction de l’espagnol pour El Correo de : Antonio Lopez.

Oulala (Francia)


Tout le poids de la loi

ruined beauty

Odpusti Naše Grehe (Slovenian)Image by Hilarywho via Flickr

Odpusti Naše Grehe  (Slovenian)

Tout le poids de la loi


Dans la matinée du 27 juillet, les journaux et la télévision donnèrent la nouvelle d’un rare crime commis à Sayago. Deux indigents avaient donné la mort à un troisième, possiblement dans la nuit du jour précédent. Quoique sans arriver à inquiéter, la nouvelle en a surpris plusieurs. Ce qui est raisonnable et, ce qui est plus habituel, c’est de tuer pour de l’argent, par orgueil ou pour quelque passion familiale. Et rien de cela ne pouvait avoir un pygmée vivant dans les décharges de la ville.

Jamais on ne sut exactement le motif de l’agression; et alors personne ne voulût en savoir plus lorsque le juge donna aux assassins dix années de prison. Mais moi, le juge, jamais je n’oublierai le cas et, quelques années plus tard, je visitai les prisonniers dans leur cellule. Je le fis en secret, comme d’habitude, parce que les gens se plaisent à dire que j’avais une préférence pour les criminels plutôt que pour les victimes. Maintenant si je devais dicter une sentence de nouveau, je leurs donnerais dix autres années supplémentaires; non par justice, mais par compassion. Je crois que je peux m’expliquer.

L’indigent assassiné était le docteur Enriquez, celui qui avait porté cette vie sans toit pendant les derniers six mois. Eusebio Enriquez était un chirurgien et avait perdu sa fille aînée dans une salle d’opération le 24 janvier, où lui–même prétendait la soulager d’une maladie incurable. Le chirurgien n’avait aucune raison de se sentir coupable, mais peu importe les raisons parce que, subitement, il devint fou et s’en fût de sa maison. Il traversa la ville sous une pluie de janvier et s’abandonna du côté des voies ferrées, à Sayago. Il se laissa pousser la barbe, devint sale et négligea ses vêtements; il maigrit rapidement et son visage se fit plus obscur et creusé, ce qui lui donna une apparence méconnaissable de sannyasin hindou. Il se rendit si en marge de la société qu’il cessa d’exister pour le gouvernement et pour le monde, et pour cette raison personne ne put le retrouver. Peu de temps après, il rencontra Facundo et Barbarroja, les deux hommes qui plus tard le tueraient à coup de barre de fer. Ni Facundo ni Barbarroja n’étaient des criminels, mais les gens en avaient peur ou, pour mieux dire, les fuyaient, comme si la pauvreté était contagieuse. Tandis qu’il y avait des gens qui croyaient en Dieu ou à l’Enfer et qui leurs donnaient des aumônes. Mais, peu à peu, la bonne conscience et les subsides décrûrent, et ces misérables en vinrent à intégrer l’inconscient national, la honte dissimulée d’une économie prospère ou prétentieuse.

Les deux hommes traînaient une vie presque nomade. Ils habitaient tous ou certains des recoins de la vieille station de chemin de fer, évitaient toujours que le gardien les découvre dormant dans quelque wagon abandonné, ou dans le dépôt de fer où ils se réfugiaient par temps de pluie. “Cet endroit est triste” se disait Enriquez, “tant mieux s’ils ne s’en rendent pas compte.”

Mais, je le répète, aucun des deux n’était capable de tuer un oiseau. Aussi il est vrai que pendant les six mois que dura cette convivialité, Enriquez ne leurs adressa la parole qu’une seule fois. Malgré tout, les mendiants ne lui gardèrent aucune rancœur. Ils savaient qu’il était un pauvre fou qui, autrefois, avait vécu comme les gens ordinaires, qu’il avait eu une maison et une auto et, jusqu’à une famille, parce qu’ils l’avaient vu fuir une femme élégante portant une robe propre. Ils avaient appris à cohabiter avec lui comme en famille, et paraissait muet ou handicapé. Certaines fois, lorsque le froid devenait intolérable et que ses mâchoires commençaient à trembler, ils lui donnaient une boîte de conserve replie d’herbes bouillantes. Et lui ne la repoussait pas.

Mais cet hiver fut l’un des pires dont se souviendront les mendiants. Les températures tombaient en dessous de zéro; les mares commençaient à geler et les pâturages devenaient blancs. Il était chaque fois plus difficile sinon impossible de se procurer des bouteilles de verre et encore plus de les vendre. Parce que les gens s’éloignaient de ces hommes qui, chaque année, dépérissaient toujours plus, négligeant leur barbe et leurs vêtements. Et ainsi, peu à peu, ils perdirent le peu de contact oral qui les réunissait au monde.

Barbarroja tomba malade de faim et Facundo commença à se plaindre toute la nuit de rhumatisme ou de quelqu’autre chose d’indéchiffrable. Les maladies et les souffrances crûrent jusqu’à se confondre en un unique enfer. Cependant, les deux mendiants continuaient d’espérer le printemps et la chaleur de l’été qui chaque jour paraissaient plus lointain.

Enriquez le savait. Il savait que cela pouvait être le dernier hiver de ses compagnons. Ils avaient les pieds gonflés et violets, leurs visages étaient pâles et renfoncés, leurs mains inutilisables. Seul les aidait un optimisme déprimant, selon lui.

Un matin, Enriquez ouvrit la bouche pour leurs dire la sentence de leur mort. Ce jour fut l’unique fois qu’ils parlèrent tous les trois et ils parlèrent durant des heures. Facundo et Barbarroja s’informèrent de qui était le fou et cela confirma presque tout ce qu’ils avaient imaginé. En réalité, le fou était ou avait été un homme riche. Un petit bourgeois, pour ses connaissances, mais un homme riche pour ces marginalisés.

La conversation se termina par un proposition du fou. “Il viendra plus de froid” leur dit-il, et “vous-mêmes mourrez. Déjà vous n’avez plus de défenses et vos corps agonisent. Ils endureront la souffrance jusqu’en septembre. Ou, dans le pire des cas, jusqu’en octobre. Mais vous mourrez. Et si vous avez la chance de survivre cette année, vous mourrez l’année prochaine, à la suite d’avoir souffert le double de ce que vous souffrirez cet hiver. Mais vous être si pauvre que vous n’avez ni même d’idées. Vous ne saurez pas comment sortir de cet enfer. Ni même de la façon la plus facile. Vous êtes si pauvre que vous n’avez même pas pensé à aller en prison où les gens jouissent d’un lit avec des couvertures et un toit, où ils mangent presque tous les jours. Vous êtes si pauvres que vous n’avez même pas les forces suffisantes pour voler dans un marché, parce que si vous l’essayeriez, ils vous sortiraient à coup de pommes de terre et vous en termineriez sur le pavé avec le front ensanglanté. Et s’ils vous emprisonnaient pour vol, ils vous remettraient à la rue au bout de deux jours parce que les prisons sont pleines, et parce que même le juge aurait pitié de deux misérables affamés. Mais, comme je suis médecin, je vais vous dire quoi faire pour vous en sortir.”

Les mendiants se regardèrent pour se consulter. Ils ne savaient guère quoi en penser. Ils commençaient même à douter de l’histoire qu’il leurs avait racontée au début, au sujet de sa famille et de sa vie antérieure.

“Pour aller en prison, pour plusieurs années, vous devez me tuer. Ne me regardez pas ainsi comme des idiots. Dissimulez cette stupidité honnête qui vous fait puer dans vos vêtements.”

Facundo et Barbarroja surent ou imaginèrent qu’en ce jour le fou était pire que jamais. Mais il continuait d’insister, avec un réalisme fanatique, sur la convenance de sacrifier un des trois.

– “Dieu nous punira” dit Barbarroja.
– “Dieu déjà vous a punis. Peut-être imaginez-vous un Enfer pire que celui-ci ? Voyez–vous ce que je vous dit ? Vous êtes si pauvres que vous n’avez pas d’idées. Déjà vous ne raisonnez plus. Dois-je venir pour vous dire ce que vous avez à faire ? De plus, pourquoi Dieu aurait-il à punir quelqu’un qui tue un assassin ? La Bible ne dit-elle pas « œil pour œil, dent pour dent » ? J’ai tué une enfant, ma propre fille. Auriez-vous de la compassion pour moi ?”

Les mendiants se levèrent et se retirèrent craintifs. Le fou commençait à leur faire peur pour de vrai. Le temps passa, une semaine ou deux, et ils n’en reparlèrent plus. Ni même ne l’approchaient et allaient jusqu’à éviter de le regarder. La journée du 24, il plût intensément. Facundo et Barbarroja emménagèrent dans le hangar de la station. Comme je l’ai dit auparavant, ils allaient là seulement les jours de pluie, parce que cela ennuierait le gardien de les trouver là. D’autre part, je crois qu’ils préféraient le wagon sans toit, parce qu’il était plus discret et que le vide noir de la hauteur de ce dépôt ne les dérangeait pas. (Malgré qu’ils vivent dans la rue et que je découvris qu’ils souffraient d’une forme rare d’agoraphobie).

Durant ce jour, le fou n’entra pas dans le hangar. Il demeurait sous la pluie toute la nuit comme un fantôme les mains dans les poches et regardait souvent dans le ciel les éclairs que la pluie obscure effaçait.

La journée du 25, le fou, épuisé par la faim et le peu d’envie de vivre, tomba inconscient. La journée du 26, les mendiants se décidèrent à lui apporter une tisane d’herbes bouillies. Mais il ne réagissait déjà plus. Son regard était perdu et à peine pouvait-il bouger les paupières. La peau était blanche et froide, il n’avait ni réaction ni sensibilité d’aucun type. Facundo appuya son oreille sur la poitrine du fou et constata qu’elle ne remuait presque plus. Pendant toute la nuit les deux hommes contrôlèrent en silence les quasis imperceptibles coups que rendait le cœur du fou. Ils attendirent et en prirent soin avec crainte et anxiété. Barbarroja commença à trembler comme jamais auparavant, les épaules contractées et sans pouvoir contrôler les lèvres qui paraissaient réciter un discours sans voix.

La journée du 27, le cœur du fou maintenant ne s’entendait plus et, à la nuit, ils le crurent mort. Mais il ne l’était pas. Par conséquent, la conclusion du médecin légiste était correcte : Eusebio Enriquez n’était pas mort de froid ni de faim, il fut assassiné de coups donnés par deux délinquants qui reconnurent le délit et qui se sauvèrent d’un lynchage certain à la sortie du procès, parce que la police les entraîna jusqu’à une camionnette où ils furent déposés comme déchets.

Jorge Majfud
Uruguay, 1998

Traduit de l’espagnol par:
Pierre Trottier, mai 2006
Trois–Rivières, Québec, Canada

La mort de l’individu

vote symbol: information

Image via Wikipedia

La mort de l’individu


L’individu virtuel et ses identités

par Jorge Majfud

Sont devenues courantes dans nos institutions, les politiques qui pour économiser du papier le remplacent par des fichiers PDF, etc. Il est clair que les technologies électroniques ont rendu possible non seulement une plus grande démocratisation mondiale de l’information et de plusieurs moyens digitaux de production mais, de plus, elles ont évité que cette massive popularisation de l’accès à la participation de la vie moderne (ce qui ennuyait tant Ernest Renan au XIXe siècle et Ortega y Gasset au début du XXe) ne se traduise en une catastrophe écologique plus grande que celle que nous avons déjà.

Cependant, ce monde virtuel n’est pas un si « environmentally friendly » ( « soucieux de l’environnement ») comme on le prétend. Tout a un prix. En utilisant le courrier électronique nous économisons de l’énergie et nous évitons une plus grande contamination que si nous envoyions des lettres papier par la poste. Mais sûrement dans l’ère du courrier traditionnel nous n’envoyions ni recevions pas des centaines de lettres par jour.

Depuis quelques années nous savons que faire une courte investigation en ligne en utilisant un moteur de recherche comme Google émet autant de dioxyde de carbone qu’ avoir fait bouillir une chaudière. Nous considérons qu’une recherche raisonnable émet 7 grammes de CO2, ce qui correspond plus ou moins avec la mise au point de Google qui dit que quand l’on clique sur seulement « search » [Chercher] cela consomme/libère 0.2 grammes.

Cette référence écologique nous permet d’illustrer un problème semblable au niveau psychologique et social chaque fois que nous considérons la « nouvelle liberté » et les nouvelles possibilités de communication des individus par le simple fait d’être branchés. Nous avons déjà beaucoup écrit sur ce point et nous n’allons pas nous répéter. Mais maintenant il me semble intéressant de bousculer un peu plus le problème central de ce phénomène de l’individu – branché.

Il y a quelques jours, tandis que j’attendais dans un mall ou un centre commercial (ce qui en espagnol latino-américain se dit « shopping center », si équivoque comme le mot « plaza » utilisé aux États-Unis) je me suis attardé en m’asseyant. Pendant un instant j’ai arrêté de regarder tous les gens qui cherchaient des choses à acheter et j’ai observé le reste des gens qui n’étaient pas en train d’acheter des choses. Devant moi un père suivi de trois enfants est passé, avec un iPhone dans une main, le pouce explorant l’écran minuscule et ses yeux absorbés dans une liste de messages reçus. Une fille est entrée dans un magasin et a regardé quelques chemises sans arrêter de lire son courrier. Encore deux filles, répétant la même pratique, se sont incroyablement croisées sans s’être rentrées dedans. Au rez-de-chaussée, deux jeunes hommes et un vieux monsieur se reposaient dans des fauteuils. Chacun avait un BlackBerry, un iPad, un iPod et un iPud à la main, sur un genou, ou sur la tablette d’à côté. (Le préfixe répétitif « i » peut se rapporter à « intelligent » ou : pourquoi pas « je », « en anglais, quelque chose de similaire à « je téléphone », « je chose » ; parce que quand le marché insiste avec un symbole, c’est parce que la vraie signification est ailleurs). Aucun n’a résisté plus d’une minute sans relire quelque chose. Presque toujours ils changeaient de posture et ils se mettaient à écrire, peut-être répondaient à un courrier ou faisaient la tournée des popotes avec quelqu’un qui ne devait être aucun des autres deux qui étaient à côté.

J’ai toujours pensé que le phénomène des communications, avait mis en relief, à un niveau critique, une obsession historique ou naturelle de l’humanité pour la communication. Quelque chose de pareil à l’impulsion des insectes dans la nuit, qui tournent autour du feu et vont mourir en se brûlant eux mêmes. Enfin, les gens parlent et écrivent, en grand partie, non parce qu’ils ont quelque chose d’important ou de crucial, à dire, mais pour le seul fait, le plaisir ou la nécessité de se sentir en contact, du romancier au médecin ou au mécanicien.

Tout ceci semblerait être quelque chose de très humain : la communion serait le climax de cette impulsion de communication.

Je fus une demi-heure durant observant, essayant de déchiffrer le phénomène qui nous englobe. Essayer de donner des réponses à chaque phénomène qui nous tourne autour est aussi une autre obsession. Mais je ne voulais pas résoudre cette question avant d’avoir une idée, au moins vague, une hypothèse timide, du phénomène qui avait frappé le reste des gens qui n’achetaient pas, ne consommaient pas (phénomène plus primitif et plus facile à expliquer).

Pour répondre à cette question il fallait se demander d’abord pourquoi le phénomène de parler par téléphone et, surtout, de texter, a remplacé par une forme aussi dramatique l’acte simple de parler face à face, sachant à quel point, il doit être intéressant de sentir par tous les sens autrui, un autre être humain.

Comment expliquer, alors, la contradiction de cette impulsion historique de communication avec le manque de communication en résultant ?

Alors j’ai cru trouver la logique de cette apparente contradiction. Dans le monde de la communication digitale, l’acte de la communication ne se distille pas seulement dans son état le plus pur, qui requiert la distance comme obstacle de plaisir, mais l’acte est une confirmation de l’individu isolé, aliéné, par la suppression de l’autre, par l’objectivisation du sujet.

Dans ce monde, l’autre s’est multiplié de façon exponentielle et la communion a été proportionnellement diluée avec n’importe qui. L’autre est moins sujet et plus objet, depuis le moment où je peux, comme individu, décider quand l’éliminer. C’est-à-dire à chaque instant je suis protégé par la conscience ou la perception que l’autre ne menacera pas mon espace individuel par une visite inconfortable dont je ne peux pas me défaire. Ainsi, l’autre est sous contrôle.

Les jeunes hommes et le vieux étaient là, communiquant avec quelqu’un d’autre, avec beaucoup d’autres, mais leur espace vital, leur individualité étaient protégés par un simple bouton (qui n’est même pas un bouton) capable d’éliminer la présence de l’autre, capable de le mettre entre parenthèse ou de le renvoyer à un temps ultérieur, un temps du calendrier qui dépend de l’individu – isolé-qui-se-communique.

En même temps, ce paradoxe génère une autre apparente contradiction qui fait partie de la même logique. L’individu – isolé-qui-se-communique n’est pas non plus un individu dans le sens traditionnel. D’abord, parce que son existence virtuelle peut acquérir plusieurs identités simultanées. Le sujet s’autochosifie avec un masque. Deuxièmement, parce que sa « vraie identité » (plus exactement son « identité officielle ») peut lui être volée. Le vol d’identité est l’une des terreurs croissantes de la nouvelle civilisation digitale. Dès que quelqu’un vole l’identité à Juan Rosas-Z avec CDI numéro X, même l’énorme poids du gouvernement le plus puissant du monde ne peut pas beaucoup y faire. Juan Rosas-Z arrête d’être Juan Rosas-Z et acquiert les délits que quelqu’un d’autre qui s’appelle maintenant Juan Rosas-Z a commis quelque part dans le monde. Dans quelques cas, il s’est avéré que ce cauchemar a amené beaucoup de gens à changer leur nom officiel, leur identité, pour arrêter la vague d’actes commis par leur fantôme.

L’autre, le fantôme qui a perdu sa condition humaine de sujet, maintenant fait partie d’un monde fantasmagorique où vit l’individu qui a les autres sous contrôle mais il a perdu le contrôle sur lui même.

Il reste une espérance, bien sûr. L’individu-collectif-humain s’est souvent suicidé et souvent est re-né avec de vieilles et de nouvelles obsessions. Peut-être bien est-ce sa forme naturelle de se réinventer tous les cinq cents ans.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

© Jorge Majfud, 2011
majfud.org Janvier 2011. Jacksonville University

El Correo. Paris, le Janvier 2011.

Mémoires du sous-développement

Memories of Underdevelopment

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Mémoires du sous-développement (I et II)

par Jorge Majfud

Une société manifeste un haut degré de développement par la manière dont ses membres se conduisent et à la qualité des relations que ceux-ci ont entre eux et non par un simple flot de capitaux.

Au grand Tomás Gutiérrez Alea

« I »

La production mal répartie

Lors de mon dernier séjour en Uruguay, j’ai entendu répéter quelques fois, dans des réunions entre amis, une blague du grand Luis Landriscina : un paysan insouciant était en train de dormir à l’ombre ; lorsqu’un Anglais lui demanda pourquoi il ne faisait pas produire son champ, l’autre lui répondit :

– Pour quoi faire ?

-Pour ensuite pouvoir te reposer, lui dit l’Anglais.

-Et qu’est-ce que je suis en train de faire ?, conclut avec malice l’éternel fatigué.

Cette histoire n’est pas seulement drôle, d’aucuns la trouvent empreinte d’une grande sagesse. Elle n’est pas mal en tant que philosophie personnelle, elle est très écologique et, au passage, c’est un camouflet dialectique qui est infligé à tous ces impérialistes qui nous ont tellement gâché notre histoire. En outre, le paysan latino-américain et le gaucho du Río de la Plata sont détenteurs d’une longue liste de vertus morales et humaines en général (la franchise, une rare avarice, le sens d’une fraternité humaine et non purement institutionnelle). Si à cela l’on ajoute une longue histoire de souffrances et d’exploitations, la critique radicale de l’une ou l’autre de leurs caractéristiques personnelles ou culturelles devient difficile. Mais personne n’est parfait et il convient de séparer la paille et le grain.

Ce genre de philosophie, qui est plutôt une pratique (ne pense pas au lendemain ; Dieu pourvoira pour l’homme comme il y pourvoit pour les oiseaux, selon Jésus et les Évangiles, dans le fond elle est chrétienne même si c’est le christianisme qui l’a enterrée plus profondément au nom d’un de ses produits contradictoires, le capitalisme), et ce type de personnage victimisé, que défendent, par correction politique, même les travailleurs les plus exploités, se répand encore sous diverses formes dans l’espace social de l’Amérique Latine.

Le problème se pose lorsque le sage insouciant, gourou créole ou simple pícaro [1] paresseux a besoin d’une aide urgente et en appelle à la solidarité, en maudissant le reste de la société (ou l’empire de « service » [2]) parce que « la richesse est mal répartie ».

Alors, au nom du politiquement correct, personne n’ose reconnaître que la production est également mal répartie, dans la famille, dans un pays et dans le monde. Et que les producteurs ne sont pas toujours les exploiteurs, que les inventeurs qui brevettent leurs efforts intellectuels ne sont pas toujours les responsables de la mauvaise répartition de la richesse et de la pauvreté dans ce monde mais, peut-être, tout le contraire.

À quel moment sommes-nous arrivés à ce défaut extrême de caractère ? La faiblesse de caractère est-elle une corruption de la civilisation ou appartient-elle à la nature la plus primitive de l’espèce humaine ? Ou est-ce simplement (confondre sa propre paresse avec la solidarité d’autrui) une défaillance intellectuelle de la pensée morale, de la volonté créatrice ?

Une nouvelle pensée de gauche ?

Il est probablement nécessaire de poser les bases d’une nouvelle pensée de gauche. J’ai conscience qu’une pensée ne peut être étiquetée et circonscrite par avance. S’il s’agit d’une pensée authentique, à sa naissance, nous ne pouvons savoir où elle nous mènera. Cela n’est possible qu’en théologie où l’on pose des prémisses en sachant d’avance que, en gros, les conclusions seront celles que nous souhaitons qu’elles soient, la confirmation d’une vérité ; non un mise en question radicale.

Toutefois, juste à titre d’hypothèse, peut-être pourrions-nous parler d’une refondation ou d’une nouvelle pensée de gauche : une pensée libre des complaisances populistes d’une autre époque qui ne perdrait pas sa radicalité dans la critique des sources de pouvoirs sectaires, catégorie dans laquelle on trouve les lobbies autant que le syndicalisme corporatif.

Je ne dis pas, bien entendu, que ce type de pensée de gauche (auto)critique n’existe pas. Le problème est qu’elle n’est pas visible en raison de son refus de la complaisance.

De toute évidence, nous ne pouvons nous faire beaucoup d’illusions sur son adoption par la classe politique car la nature de celle-ci est différente. Nous pouvons excuser en partie les politiques parce qu’ils doivent lutter contre les eaux impures des accords pragmatiques et stratégiques, parfois, mais seulement parfois, en vue d’un bien supérieur (je renvoie à mon bref essai, ‘Pense radicalement, agis avec modération’). Mais nous pouvons assurément l’exiger du reste de la société. En commençant, surtout, par la classe des intellectuels qui, contrairement à leur véritable fonction politique, devraient être moins soucieux d’éviter leur rôle historique de trouble-fêtes. L’intellectuel ne devrait manifester de crainte ou de complaisance ni avec César (l’intellectuel de droite) ni avec son peuple (l’intellectuel de gauche). Après tout, c’est cela qu’on appelait prophétiser, déjà depuis les critiques anciens de la Bible, malheureusement confondus avec ceux qu’on a appelés prophètes.

« II »

L’histoire de l’Uruguay et de l’Argentine a toujours souffert d’un certain bipolarisme. Des moments de grandes crises et de dépressions auto-destructrices, on passe à une euphorie tout aussi démesurée. Mais ce moral en dents de scie de la société du Rio de la Plata ne correspond pas à une réalité plus stable. Entre l’inondation de capitaux et le véritable développement il y a une distance considérable. Contrairement aux taux de croissance économique, la culture sociale du Rio de la Plata n’a pas avancé. En principe, on considère que ce sont les ressources économiques qui donnent une forme à ces relations mais il est très probable que, dans une grande mesure, ce soit exactement le contraire : une société montre un haut degré de développement à la manière dont se conduisent ses membres et à la qualité des relations que ceux-ci ont entre eux (Nous avons déjà consacré de nombreux essais à exposer les graves contradictions de certaines sociétés développées qui, comme l’Athènes de l’Antiquité, comme les États-Unis, manifestent un haut degré de civilité à l’intérieur de leurs frontières et une arrogance sauvage à l’extérieur.)

En dépit de certains progrès sociaux dans certains pays de notre région, nos sociétés du boom économique latino-américain présentent des villes excessivement sales et dangereuses, des extrêmes de somptueuse richesse et d’ultime misère, des policiers qui demandent encore des pots-de-vin ou que personne ne respecte, des citoyens qui contreviennent à toute norme sociale chaque fois qu’ils le peuvent, caillassages d’autobus gratuits et non sanctionnés, d’ingénieuses destructions des biens publics, des banlieues de plus en plus muselées, une jeunesse dissolue et abrutie par les aberrants « réseaux [3] sociaux » (le diable est dans les noms, dans les idéo-lexiques), des personnes honnêtes qui se sentent offensées par la moindre critique…

En Uruguay et en Argentine, on n’a jamais respecté rigoureusement la signalisation routière, les panneaux de STOP, mais, au moins, il y a quelques années on respectait les feux rouges. C’est exactement cela la mentalité du sous-développement qu’on s’évertue à nier. Elle n’a pas cédé, elle s’est renforcée avec la parodie importée de la consommation à outrance de gadgets importés.

Il suffirait de citer le niveau actuel du système éducatif selon certains standards internationaux. Bien que l’Uruguay se classe en deuxième position en Amérique latine dans les tests de PISA, abandonnant la première place au Chili, son rang parmi les pays participants à la dernière publication triennale, contredit la place d’honneur qu’il a occupé durant presque un siècle jusque dans les années soixante. Le fait que les derniers gouvernements aient augmenté le budget de l’éducation alors que les résultats ont baissé n’en est que la confirmation. Il est évident que l’investissement économique est crucial mais l’organisation du changement est toujours aussi défaillante, non seulement du point de vue administratif et stratégique mais aussi du point de vue de la culture générale : le modus operandi de la société reflété dans chaque individu. Ainsi, toute mesure pour lutter contre une réalité adverse se transforme en protestations dérisoires, agrémentées de discours et des mêmes pancartes, quand cela ne devient pas une négation destructrice sans objectif alternatif clair qui soit capable d’évaluer sa propre responsabilité. Trop de lamentations ; pas assez d’autonomie et de responsabilité.

La délinquance aussi a rajeuni. Je veux parler du caractère juvénile, adolescent et même infantile du crime. Ce n’est pas surprenant. Il y a treize ans, en plein dans une autre période d’euphorie néolibérale des pays avancés, nous attirions l’attention sur le fait que la crise à venir dans les dernières années du siècle était une bombe à retardement, car une économie se récupère en quelques années mais les effets sociaux persistent durant des générations. L’écrasante majorité des enfants naissaient et naissent dans des familles aux conditions très précaires de santé et d’éducation que n’avaient pas connues les éternels champions du monde.

Une partie du problème vient de ce que, au niveau populaire, la société latino-américaine est restée enfermée dans une rhétorique figée, faite de bribes de vieux intellectuels européens et étatsuniens, comme au XIXe siècle, qu’elle répète comme s’il s’agissait de nouvelles découvertes censées apporter le salut, et elle n’a pas su élaborer une pensée propre. Sauf dans des cas exceptionnels.

En Asie, notamment en Chine, le développement économique impulsé par le capitalisme communiste est allé de pair avec un développement de l’éducation formelle, aussi compétitive qu’aux jeux olympiques où les enfants sacrifient leur enfance à la recherche de la compétitivité et du succès. (Le développement social marche encore, de façon alarmante, loin derrière.) En dépit des nombreux millions investis, la Chine n’a pas eu les mêmes résultats en ce qui concerne la créativité et l’innovation, même si l’on peut supposer que cela viendra avec le temps.

J’ai toujours pensé, d’un point de vue marxiste, que les grands changements culturels (superstructure) étaient dus aux grands changements de la base économique et de production. Beaucoup de marxistes (tels Gramsci, Louis Althusser, etc.) ont remanié cette dynamique il y a quelques dizaines d’années. Mais le monde hypermoderne est un défi pour cette vision si claire de l’histoire. Ernesto Guevara, N. Chomsky, Paulo Freire, Eduardo Galeano et bien d’autres avaient une foi immense dans le chemin inverse, dans l’exigence morale, dans l’éducation, dans la concientização, etc. Bien que les changements structurels, aujourd’hui, ne soient pas aussi profonds qu’on veut bien nous les présenter, ce qui est vrai c’est qu’une société post-industrielle, informatisée, semble changer plus facilement du haut vers le bas, autrement dit depuis la culture et l’éducation vers l’ordre économique et productif, que l’inverse. Dans certains cas, la relative indépendance des deux champs (le culturel et l’économique) est particulièrement notable.

Les gouvernements peuvent faire beaucoup (à commencer par l’éducation formelle) mais tout est très peu comparé à ce qui serait nécessaire pour changer toute une culture qui souffre de deux problèmes historiques : l’autodestruction et l’autocomplaisance. La réussite économique seule ne peut la changer. Une profonde autocritique collective pourrait y parvenir. Mais, pour cela, il y a besoin d’un vivier de critiques incisifs et innovateurs, capables de promouvoir une pensée propre et non importée, une campagne incisive de prise de réflexion non seulement sur ce que « l’on est » mais sur ce que « l’on fait ». C’est un peu ce qui a réussi dans la lutte contre le tabac et les puissantes industries du tabac. Pourquoi cela ne marcherait-il pas dans d’autres domaines comme le civisme, comme le rôle de sa propre responsabilité dans les réussites personnelles et collectives ? Bien sûr, peut-être s’agit-il d’une tâche difficile au moment où les jeunes sont si occupés à des banalités globalisées par les « réseaux (anti)sociaux » au nom de la démocratie et la libération des individus.

Ce n’est pas que j’aie perdu ma foi en la future démocratie directe, en l’autonomie des personnes dans une société hyper-développée. Seulement la réalité montre que cette utopie s’éloigne chaque jour un peu plus, que les nouveaux outils de libération sont toujours et encore les jouets qui empêchent de grandir. Nous continuons à nous conduire comme des loups et des moutons alors que nous pensons être des individus libérés. Des individus virtuels d’une société virtuelle et avec une libération virtuelle, entourés de nouveaux capitaux et de vieilles ruines.

Décembre 2010

Traduction pour El Correo de : Antonio Lopez

El Correo. Paris, 24 janvier 2011

Notes

[1] Héros de la littérature espagnole des XVIe et XVIIe siècles caractérisé par son espièglerie (Larousse)

[2] Dans les différentes versions du texte original qu’on trouve sur Internet le texte dit « al imperio de tuno » qui n’est pas une expression attestée et qui pourrait se traduire littéralement par « à l’empire de coquin ». Il me semble qu’il s’agit d’une coquille et que l’on doit lire « al imperio de turno ». (NdT)

[3] Jeu de mots qui ne peut plus être rendu en français : « redes » c’est à la fois les réseaux et les filets (cf « rets »).

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Crisis de los ricos, via crucis de los pobres

Lucas bebiendo

Image by Arguez via Flickr

Krise der Reichen, Kreuzweg für die Armen (German)

Crisi dei ricchi, via crucis dei poveri (Italian)

Crisis for the Rich, Via Crucis for the Poor (English)

Crisis de los ricos, via crucis de los pobres

Las teorías de la evolución después de Darwin asumen una dinámica de divergencias. Dos especies pueden derivar de una en común; cada tanto, estas variaciones pueden desaparecer de forma gradual o abrupta, pero nunca dos especies terminan confluyendo en una. No existe mestizaje sino dentro de la misma especie. A la larga, una gallina y un hombre son parientes lejanos, descendientes de algún reptil y cada uno significa una respuesta exitosa de la vida en su lucha por la sobrevivencia.

Es decir, la diversidad es la forma en que la vida se expande y se adapta a los diversos medios y condiciones. Diversidad y vida son sinónimos para la biósfera. Los procesos vitales tienden a la diversidad pero al mismo tiempo son la expresión de una unidad, la biósfera, Gaia, la exuberancia de la vida en lucha permanente por sobrevivir a su propio milagro en ambientes hostiles.

Por la misma razón la diversidad cultural es una condición para la vida de la humanidad. Es decir, y aunque podría ser una razón suficiente, la diversidad no se limita sólo a evitarnos el aburrimiento de la monotonía sino que, además, es parte de nuestra sobrevivencia vital como humanidad.

No obstante, hemos sido los humanos la única especie que ha sustituido la natural y discreta pérdida de especies por una artificial y amenazante exterminación, por la depredación industrial y por la contaminación del consumismo. Aquellos que sostenemos un posible aunque no inevitable “progreso de la historia” basado en el conocimiento y el ejercicio de la igual-libertad, podemos ver que la humanidad, tantas veces puesta en peligro de extinción por sí misma, ha logrado algunos avances que le ha permitido sobrevivir y convivir con su creciente fuerza muscular. Y aún así, nada bueno hemos agregado al resto de la naturaleza. En muchos aspectos, quizás en ese natural proceso de prueba y error, hemos retrocedido o nuestros errores se han vuelto exponencialmente peligrosos.

El consumismo es uno de esos errores. Ese apetito insaciable nada o poco tiene que ver con el progreso hacia una posible y todavía improbable era sin-hambre, post-escasez, sino con la más primitiva era de la gula y la codicia. No digamos con un instinto animal, porque ni los leones monopolizan la sabana ni practican el exterminio sistemático de sus victimas, y porque hasta los cerdos se sacian alguna vez.

La cultura del consumismo ha errado en varios aspectos. Primero, ha contradicho la condición antes señalada, pasando por encima de las diversidades culturales, sustituyéndolas por sus baratijas universales o creando una pseudo diversidad donde un obrero japonés o una oficinista alemana pueden disfrutar dos días de una artesanía peruana hecha en China o cinco días de las más hermosas cortinas venecianas importadas de Taiwán antes que se rompan por el uso. Segundo, porque también ha amenazado el equilibrio ecológico con sus extracciones ilimitadas y sus devoluciones en forma de basuras inmortales.

Ejemplos concretos podemos observarlos a nuestro alrededor. Podríamos decir que es una suerte que un obrero pueda disfrutar de las comodidades que antes les estaban reservadas sólo a las clases altas, las clases improductivas, las clases consumidoras. No obstante, ese consumo —inducido por la presión cultural e ideológica— se ha convertido muchas veces en la finalidad del trabajador y en un instrumento de la economía. Lo que por lógica significa que el individuo-herramienta se ha convertido en un medio de la economía como individuo-consumidor.

En casi todos los países desarrollados o en vías de ese “modelo de desarrollo”, los muebles que invaden los mercados están pensados para durar pocos años. O pocos meses. Son bonitos, tienen buena vista como casi todo en la cultura del consumo, pero si los miramos fijamente se rayan, pierden un tornillo o quedan en falsa escuadra. Ahora resulta un exotismo aquella preocupación de mi familia de carpinteros por mejorar el diseño de una silla para que durase cien años. Pero los nuevos muebles descartables no nos preocupan mayormente porque sabemos que han costado poco dinero y que, en dos o tres años vamos a comprar otros nuevos, lo que de paso da más interés y variación en la decoración de nuestras casas y oficinas y sobre todo estimulan la economía del mundo. Según la teoría en curso, lo que tiramos aquí ayuda al desarrollo industrial en algún país pobre. Por eso somos buenos, porque somos consumidores.

No obstante, esos muebles, aún los más baratos, han consumido árboles, han quemado combustible en su largo viaje desde China o desde Malasia. La lógica de “tírelo después de usar”, que es lo más razonable para una jeringa de plástico, se convierte en una ley necesaria para estimular la economía y mantener el PBI en perpetuo crecimiento, con sus respectivas crisis y fobias cuando su caída provoca una recesión del dos por ciento. Para salir de ella hay que aumentar la droga. Sólo Estados Unidos, por ejemplo, destina billones de dólares para que sus habitantes vuelvan a consumir, a gastar, para salir de la locura de la recesión y así el mundo pueda seguir girando, consumiendo y desechando.

Pero esos desechos, por baratos que sean —el consumismo está basado en mercaderías baratas, desechables, que hace casi inaccesible el reciclaje de productos duraderos— poseen trozos de madera, plástico, baterías, caños de hierro, tornillos, vidrio y más plástico. En Estados Unidos todo eso y algo más va a la basura —aún en este tiempo llamado “de gran crisis” por razones equívocas— y en los países pobres, los pobres van en busca de esa basura. A la larga, quien termina consumiendo toda la basura es la naturaleza mientras la humanidad sigue poniendo en suspenso sus cambios de hábitos para salir de la recesión primero y para sostener el crecimiento de la economía después.

Pero ¿qué significa “crecimiento de la economía”, ese dos o tres por ciento que obsesiona al mundo entero, de Norte a Sur y de Este a Oeste?

El mundo está convencido de que se encuentra en una terrible crisis. Pero el mundo siempre estuvo en crisis. Ahora es definida como crisis mundial porque (1) procede y afecta la economía de los más ricos; (2) el paradigma simplificado del desarrollo ha irradiado su histeria al resto del mundo, restándole legitimidad. Pero en Estados Unidos las personas siguen inundando las tiendas y los restaurantes y sus recortes no llegan nunca al hambre, aun en la gravedad de millones de trabajadores sin trabajo. En nuestros países periféricos una crisis significa niños en la calle pidiendo limosna. En Estados Unidos suele significar consumidores consumiendo un poco menos mientras esperan el próximo cheque del gobierno.

Para salir de esa “crisis”, los especialistas se exprimen el cerebro y la solución es siempre la misma: aumentar el consumo. Irónicamente, aumentar el consumo prestándole a la gente común su propio dinero a través de los grandes bancos privados que reciben la ayuda salvadora del gobierno. No se trata solo de salvar algunos bancos, sino, sobre todo, de salvar una ideología y una cultura que no sobreviven por sí solas sino en base a frecuentes inyecciones ad hoc: estímulos financieros, guerras que impulsan la industria y controlan la participación popular, drogas y diversiones que estimulan, tranquilizan y anestesian en nombre del bien común.

¿Realmente habremos salido de la crisis cuando el mundo retome un crecimiento del cinco por ciento mediante el estímulo del consumo en los países ricos? No estaremos preparando la próxima crisis, una crisis real —humana y ecológica— y no una crisis artificial como la que tenemos hoy? ¿Realmente nos daremos cuenta que ésta no es realmente una crisis sino sólo una advertencia, es decir, una oportunidad para cambiar nuestros hábitos?

Cada día es una crisis porque cada día elegimos un camino. Pero hay crisis que son una larga una via crusis y otras que son críticas porque, tanto para oprimidos como para opresores significa una doble posibilidad: la confirmación de un sistema o su aniquilación. Hasta ahora ha sido lo primero por faltas de alternativas a lo segundo. Pero nunca hay que subestimar a la historia. Nadie hubiese previsto jamás una alternativa al feudalismo medieval o al sistema de esclavitud. O casi nadie. La historia de los últimos milenios demuestra que los utópicos solían preverlo con exagerada precisión. Pero como hoy, los utópicos siempre han tenido mala fama. Porque es la burla y el desprestigio la forma que cada sistema dominante ha tenido siempre para evitar la proliferación de gente con demasiada imaginación.

Jorge Majfud

Lincoln University, febrero, 2009.

Crisi dei ricchi, via crucis dei poveri

Le teorie dell’evoluzione dopo Darwin assumono una dinamica divergente. Due specie possono discendere da una comune; ogni tanto, le specie stesse possono scomparire in forma graduale o drastica, ma mai due specie finiscono con il confluire in una sola. Non esiste meticciato se non all’interno della stessa specie. Nel lungo periodo, una gallina e un’uomo sono parenti lontani, discendenti di un qualche rettile ed entrambi rappresentano una risposta positiva della vita nella lotta per la sopravvivenza.

Cioé, la diversità è la forma in cui la vita si espande e si adatta ai diversi ambienti e alle diverse condizioni. Diversità e vita sono sinonimi per la biosfera. I processi vitali tendono alla diversità ma allo stesso tempo sono espressione di una unità, la biosfera, Gaia, l’esuberanza della vita nella sua permanente lotta per sopravvivere in ambienti ostili al suo stesso miracolo.

Per la stessa ragione la diversità culturale è un requisito per la vita dell’umanità. Ovvero, e comunque potrebbe essere una ragione sufficiente, la diversità non si limita solo a evitarci la noia della monotonia ma, inoltre, è parte della nostra sopravvivenza vitale come umanità.

Nonostante ciò, siamo stati noi esseri umani la unica specie che ha sostituito la naturale e prudente sostituzione di specie con un artificiale e minaccioso sterminio, con il saccheggio industriale e con la contaminazione del consumismo. Coloro tra noi che sostengono un possibile ma non inevitabile “progresso della storia” basato sulla conoscenza e l’esercizio dell’eguale-libertà, possono vedere che l’umanità, tante volte posta in pericolo di estinzione da se stessa, ha ottenuto alcuni successi che le hanno permesso di sopravvivere e di convivere con la propria crescente forza muscolare. E nonostante ciò, non abbiamo aggiunto niente di buono al resto della natura. In molti aspetti, in questo naturale processo di prove ed errori, forse siamo andati indietro o i nostri errori sono diventati esponenzialmente più pericolosi.

Il consumismo è uno di questi errori. Questo appetito insaziabile ha poco o niente a che fare con il progresso verso una possibile e comunque improbabile era senza-fame, post-scarsità, piuttosto ha a che vedere con una più primitiva era della gola e dell’avidità. Non diciamo che ha a che fare con un istinto animale, perchè nemmeno i leoni monopolizzano la savana né praticano lo sterminio sistematico delle proprie vittime, e perchè perfino i maiali si saziano solo di tanto in tanto.

La cultura del consumismo ha mostrato i suoi limiti in vari aspetti. Primo, ha contraddetto la condizione prima segnalata, superando le diversità culturali, sostituendole con i suoi ninnoli universali o creando una pseudo diversità dove un operaio giapponese o una meccanica tedesca possono utilizzare per due giorni un oggetto di artigianato peruviano fatto in Cina o possono godere cinque giorni della più bella tendina veneziana importata da Taiwan prima che si rompano per l’uso eccessivo. Secondo, perchè ha anche minacciato l’equilibrio ecologico con le sue estrazioni illimitate e le sue restituzioni sotto forma di spazzatura immortale.

Esempi concreti possiamo osservarli attorno a noi. Potremmo dire che è una fortuna che un operaio possa apprezzare le comodità che prima erano riservate solo alle classi agiate, le classi improduttive, le classi consumatrici. Nonostante ciò, questo consumo –indotto dalla pressione culturale e ideologica- si è convertito molte volte nella finalità del lavoratore e in uno strumento dell’economia. Il che, a rigor di logica, significa che l’individuo-strumento si è convertito in un mezzo dell’economia in quanto individuo-consumatore.

In quasi tutti i paesi sviluppati o in via di questo “modello di sviluppo”, i mobili che invadono i mercati sono pensati per durare pochi anni. O pochi mesi. Sono carini, hanno un bell’aspetto come quasi tutto nella cultura del consumo, ma se li fissiamo a lungo si rigano, perdono una vite o sono squadrati. Ogni giorno di più risulta esotica la preocupazione della mia familia di carpentieri per migliorare il disegno di una sedia perchè durasse cent’anni. Dei nuovi mobili usa-e-getta non ci si preoccupa molto perchè sappiamo che sono costati poco e che, in due o tre anni ne compreremo degli altri nuovi, il che comporta maggior interesse e trasformazione nella decorazione delle nostre case e dei nostri uffici e soprattutto stimola l’economia mondiale. Secondo la teoria in corso, ciò che buttiamo qui aiuta lo sviluppo industriale in qualche paese povero. Per questo ci sentiamo buoni, perchè siamo consumatori.

Ma questi mobili, anche quelli più economici, hanno consumato alberi, hanno bruciato combustibile nel loro lungo viaggio dalla Cina o dalla Malesia. La logia del “butto dopo aver usato”, che è la cosa più ragionevole per una siringa di plastica, diventa una legge necessaria per stimolare l’economia e mantenere il PIL in perpetua crescita, con le sue rispettive crisi e fobie quando la caduta provoca una recessione del due per cento. Per uscire dalla crisi bisogna aumentare la droga. I soli Stati Uniti, per esempio, destinano milioni di dollari perchè i suoi abitanti ritornino a consumare ed a spendere, destinano milioni di dollari per uscire dalla disperazione della recessione in modo che così il mondo possa continuare a girare, consumare e buttare.

Ma questi rifiuti, pur economici che siano –il consumismo è basato su della mercanzia economica, usa-e-getta, che rende quasi impossibile il riciclaggio di prodotti durevoli- possiedono pezzi di legno, plastica, batterie, canne di ferro, viti, vetro e ancora plastica. Negli Stati Uniti tutto ciò e anche di più va nella spazzatura –anche in questo tempo chiamato per ragioni equivoche “di grande crisi” – mentre nei paesi poveri, i poveri vanno alla ricerca della stessa spazzatura. Alla lunga, chi finisce con il consumare tutta la spazzatura è la natura mentre l’umanità continua a sospendere i cambiamenti nel proprio stile di vita al fine di uscire dalla recessione e al fine di sostenere la crescita dell’economia.

Ma cosa significa “crescita economica”, cosa significa questo due o tre per cento che ossessionano tutto il mondo, da Nord a Sud da Est a Ovest?

Il mondo è convinto che si trova in una terribile crisi. Ma il mondo è sempre stato in crisi. Ora la crisi è definita come mondiale perché (1) avanza e colpisce l’economia dei più ricchi; (2) il semplificato paradigma dello sviluppo ha diffuso la propria isteria al resto del mondo, contribuendo a darle legittimità. Ma negli Stati Uniti le persone continuano ad innondare i negozi e i ristoranti e i loro tagli non implicano mai la fame, sebbene siano in una situazione di gravità in cui milioni di lavoratori si trovano senza lavoro. Nei nostri paesi periferici una crisi significa bambini per la strada a chiedere elemosina. Negli Stati Uniti vuol dire consumatori che consumano un po’ meno mentre aspettano il prossimo ticket del governo.

Per uscire da questa “crisi”, gli specialisti si strizzano il cervello e la soluzione risulta sempre la stessa: aumentare il consumo. Ironicamente, aumentare il consumo prestando alla gente comune il suo stesso denaro attraverso le grandi banche private che ricevono l’aiuto salvifico del governo. Non si tratta solo di salvare alcune banche, ma, soprattutto, di salvare una ideologia e una cultura che da sole non sopravviverebbero se non ricevessero frequenti iniezioni ad hoc: stimoli finanziari, guerre che promuovono l’industria e controllano la partecipazione popolare, droghe e diversioni che stimolano, tranquillizzano e anestetizzano in nome di un bene comune.

Usciremo veramente dalla crisi quando il mondo ricomincerà una crescita del cinque per cento attraverso lo stimolo del consumo nei paesi ricchi? Non staremo preparando la prossima crisi?, una crisi reale –umana ed ecologica- e non una crisi artificiale come quella che subiamo oggi? Quando ci renderemo conto che questa non è veramente una crisi ma solo un’avvertenza, ovvero una opportunità per cambiare le nostre abitudini?

Ogni giorno rappresenta una crisi perchè ogni giorno scegliamo un percorso. Ma ci sono crisi che sono una lunga via crucis e altre che sono critiche perchè, sia per gli oppressi che per gli oppressori comportano una doppia possibilità: la conferma di un sistema o il suo annichilimento. Finora la prima ha prevalso sul secondo per mancanza di alternative. Ma non bisogna mai sottostimare la storia. Nessuno avrebbe mai pensato ad una alternativa al feudalesimo medioevale o al sistema schiavista. O quasi nessuno. La storia degli ultimi millenni dimostra che gli utopici l’avevano previsto con una precisione esagerata. Ma, come ai giorni nostri, gli utopici hanno sempre goduto di una cattiva fama. Perchè sono la denigrazione e il discredito le forme che ciascun sistema dominante ha sempre avuto per evitare la proliferazione di gente con troppa immaginazione.

di Jorge Majfud

Lincoln University

Febbraio 2009

Traduzione di Ruggero Fornoni

Niemals darf die Geschichte unterschätzt werden

Krise der Reichen, Kreuzweg für die Armen


Jorge Majfud

Übersetzt von  Isolda Bohler

Die Evolutionstheorien nehmen nach Darwin eine Dynamik von Meinungsverschiedenheiten an. Zwei Arten können von einer gemeinsamen abstammen; immer wieder können diese Variationen allmählich oder abrupt verschwinden, aber niemals werden sich zwei Spezies zu einer vereinigen. Es gibt nur innerhalb der gleichen Spezies Artenmischung. Auf die Dauer gesehen sind die Henne und ein Mensch weitläufig verwandt, Nachkommen von irgendeinem Reptil und jeder von ihnen bedeutet eine erfolgreiche Antwort des Lebens im Kampf um sein Überleben.

Das heißt, die Vielfalt ist eine Form, in der sich das Leben entfaltet und sich an die verschiedenen Umweltbedingungen anpasst. Vielfalt und Leben sind für die Biosphäre Synonyme. Die lebenswichtigen Prozesse neigen zur Verschiedenartigkeit, aber sie sind gleichzeitig der Ausdruck einer Einheit, der Biosphäre. Gaia, die Überfülle des Lebens im permanenten Kampf um ihre eigenes Wunder in einer feindlichen Umgebung zu überleben.

Aus dem selben Grund ist die kulturelle Vielfalt eine Bedingung für das Leben der Menschheit. Das heißt, obwohl es ein ausreichender Grund wäre, begrenzt sich die Verschiedenartigkeit nicht nur darauf, uns vor der Langeweile der Monotonie zu bewahren, sondern sie ist außerdem Teil von unserem vitalen Überleben als Menschheit.

Trotzdem waren wir, die Menschen, die einzige Art, die den natürlichen und diskreten Verlust von Arten durch eine künstliche und bedrohliche Ausrottung ersetzt hat, durch die industrielle Verwüstung und durch die Umweltverschmutzung des Konsumdenkens. Jene, die wir einen möglichen, wenngleich nicht unvermeidlichen „Fortschritt in der Geschichte“ aufrechterhalten, der auf der Kenntnis und der Ausübung von Gleichheit – Freiheit basiert, können sehen, dass die Menschheit, die sich so viele Male aus eigenem Verschulden in der Gefahr des Aussterbens befand, einiges an Fortschritten erreichte, die ihr zu überleben und mit ihrer wachsenden Muskelkraft zusammenzuleben erlaubten. Und obgleich dies so ist, haben wir nichts Gutes dem Rest der Natur hinzugefügt. In vielen Aspekten haben wir uns vielleicht in diesem natürlichen Prozess der Prüfung und des Irrtums zurückentwickelt oder unsere Irrtümer sind zu großen Gefahren geworden.

Der Konsumzwang ist einer dieser Fehler. Dieser unersättliche Appetit hat nichts oder wenig mit dem Fortschritt auf eine mögliche oder noch unwahrscheinliche Ära ohne Hunger, post-Mangel, zu tun, sondern mit der primitivsten Ära der Gefräßigkeit und der Habsucht. Wir können nicht einmal sagen, aus einem tierischen Instinkt heraus, denn die Löwen monopolisieren weder die Savanne, noch praktizieren sie die systematische Ausrottung ihrer Opfer und sogar die Schweine fressen sich manchmal satt.

Die Kultur des Konsumdenkens irrte sich in verschiedenen Aspekten. Zuerst widersprach sie der zuvor aufgezeigten Bedingung, ging über die kulturellen Verschiedenheiten hinweg, indem sie die durch ihren universellen Schund ersetzte oder eine Pseudovielfalt schuf, mit der sich ein japanischer Arbeiter oder eine deutsche Büroangestellte zwei Tage an peruanischem Kunsthandwerk, hergestellt in China, erfreuen kann oder fünf Tage an den schönsten aus Taiwan importierten venezianischen Vorhängen, ehe sie durch den Gebrauch zerreißen. Zweitens, weil sie auch mit ihren unbegrenzten Extraktionen und ihren Rückgaben in Form von umweltbelastendem „unsterblichem“ Müll das ökologische Gleichgewicht bedrohten.

Konkrete Beispiele können wir in unserer Umgebung beobachten. Wir könnten sagen, es ist ein Glück, dass sich ein Arbeiter an den Bequemlichkeiten erfreuen kann, die früher nur für die obere Klasse reserviert waren, den unproduktiven Klassen, der Konsumentenklasse. Aber dieser Konsum – durch kulturellen und ideologischen Druck irregeführt – ist oft zum Zweck der Arbeit des Arbeiters und zu einem Wirtschaftsinstrument geworden. Was logischerweise bedeutet, dass sich das Individuum – Werkzeug in ein Mittel der Wirtschaft als Individuum – Kosument verwandelte.

In fast allen entwickelten Ländern oder in solchen, auf dem Weg zu diesem „Entwicklungsmodell“, sind die Möbel, die die Märkte überfluten, dafür gedacht, wenige Jahre zu halten. Oder wenige Monate. Sie sind hübsch, schön anzuschauen, wie fast alles in der Kultur des Konsums; wenn wir sie aber genau betrachten, bekommen sie Kratzer, verlieren eine Schraube oder verziehen sie sich. Jetzt kommen mir jene Sorgen meiner Familie von Schreinern, das Design eines Stuhles zu verbessern, damit der hundert Jahre halten konnte, fremd und sonderbar vor. Aber die neuen Wegwerfmöbel beunruhigen die Mehrheit nicht, denn wir wissen, dass sie wenig Geld kosteten und wir in zwei oder drei Jahren neue kaufen werden, was nebenbei mehr Abwechslung in unsere Häuser und Büros bringt, sie interessanter macht und v.a. kurbeln sie die Weltwirtschaft an. Gemäß der zur Zeit laufenden Theorie hilft das, was wir hier wegwerfen, der industriellen Entwicklung in einem armen Land. Deshalb handeln wir gut, denn wir sind Konsumenten.

Aber diese Möbel, auch die billigsten, konsumierten Bäume, verbrannten Brennstoffe im Laufe ihrer Reise von China oder von Malaysia. Die Logik von „nach Gebrauch wegwerfen“, die für eine Plastikspritze das vernünftigste ist, wird zu einem notwendigen Gesetz für den  wirtschaftlichen Anreiz und zum Erhalt des BSP durch ständiges Wachstum, mit ihren jeweiligen Krisen und Phobien, wenn ihr Fallen eine Rezession von zwei % hervorruft. Um aus ihr herauszukommen, muss die Droge erhöht werden. Nur die USA beispielsweise bestimmen zwei Billionen Dollar, damit ihre Bewohner wieder konsumieren, wieder Geld ausgeben, um aus der Verrücktheit der Rezession herauszukommen und so kann sich die Welt weiter drehen, konsumierend und wegwerfend.

Aber diese Abfälle, auch wenn sie noch so billig sind, – der Konsumzwang basiert auf billigen Wegwerf- Handelswaren, die fast das Recycling von dauerhaften Produkten unerreichbar machen – bestehen aus Stücken von Holz, Plastik, Batterien, Eisenrohren, Schrauben, Glas und noch mehr Plastik. In den USA geht all dies und etwas mehr in den Müll – obgleich in dieser Zeit der aus falschen Gründen sogenannten „großen Krise“ – und in den armen Ländern, suchen die Armen in diesem Müll. Wer auf die Dauer den ganzen Müll konsumieren wird, ist die Natur, während die Menschheit weiterhin das Verändern ihrer  Gewohnheiten in der Schwebe hält, um zuerst aus der Rezession zu kommen und danach das Wirtschaftswachstum aufrechterhalten zu können,.

Aber was bedeutet „wirtschaftliches Wachstum“? Diese zwei oder drei %, die der ganzen Welt von Nord nach Süd und von Ost nach West keine Ruhe lassen?

Die Welt ist davon überzeugt, dass sie sich in einer schrecklichen Krise befindet. Aber die Welt befand sich immer in Krise. Jetzt wird sie als eine weltweite Krise definiert, denn (1) kommt sie von der Wirtschaft der Reichen und betrifft diese; (2) strahlte das vereinfachte Paradigma der Entwicklung seine Hysterie auf den Rest der Welt aus, ihr Legitimität entziehend. Aber in den USA überschwemmen die Leute weiterhin die Läden und die Restaurants und die Kürzungen erreichen nie den Hunger, sogar in der schweren Situation  von Millionen arbeitsloser Arbeiterinnen und Arbeiter. In unseren peripheren Ländern bedeutet eine Krise, Kinder auf der Straße, die um Almosen bitten. In den USA bedeutet sie, ein bisschen weniger konsumierende Konsumenten, während sie auf den nächsten Scheck der Regierung warten.

Die Spezialisten strengen ihr Gehirn an, wie aus dieser „Krise“ herauszukommen ist und die Lösung ist immer die gleiche: Der Konsum. Ironischerweise bedeutet den Konsum zu steigern, den gemeinen Leuten ihr eigenes Geld durch die großen Privatbanken zu leihen, denen die Regierung die rettende Hilfe zukommen lässt. Es handelt sich nicht nur um die Rettung einiger Banken, sondern v.a. um die Rettung einer Ideologie und einer Kultur, die nicht für sich allein überlebt, sondern nur aufgrund der häufigen ad hoc Injektionen: Finanzielle Anreize, Kriege, die die Industrie antreiben und die Teilnahme des Volks kontrollieren, Drogen und Vergnügungen, die im Namen des gemeinsamen Guten anregen, beruhigen und betäuben.

Sind wir wirklich aus der Krise gekommen, wenn die Welt wieder fünf % Wachstum mittels des Konsumanreizes in den reichen Ländern annimmt? Werden wir so nicht die nächste Krise vorbereiten, eine reale Krise – für die Menschen und die Ökologie – und keine künstliche Krise, wie die von heute? Werden wir wirklich merken, dass es tatsächlich keine Krise ist, sondern nur eine Warnung, d.h. eine Gelegenheit, unsere Gewohnheiten zu ändern?

Jeder Tag ist eine Krise, weil wir jeden Tag einen Weg wählen. Aber es gibt Krisen, die ein langer Leidensweg sind und andere, die Beurteilungen sind; denn sowohl für die Unterdrückten als auch für die Unterdrücker bedeuten sie eine doppelte Möglichkeit: Die Bestätigung eines Systems oder ihre Vernichtung. Bis jetzt war es die erste wegen des Fehlens von Alternativen für die zweite. Aber niemals sollte die Geschichte unterschätzt werden. Niemals hätte jemand eine Alternative zum mittelalterlichen Feudalismus oder zum Sklavensystem vorhergesehen. Oder fast niemand. Die Geschichte der letzten Jahrtausende zeigt, dass die Utopien sie mit übertriebener Genauigkeit vorherzusehen pflegten. Aber, wie auch heute, hatten die Utopisten einen schlechten Ruf. Da der Spott und die Herabsetzung die Form ist, die jedes herrschende System immer benutzte, um die Ausbreitung von Leuten mit zu viel Vorstellungskraft zu verhindern.

Jorge Majfud

Lincoln University

Crise pour les riches,

chemin de croix pour les pauvres

Auteur:  Jorge Majfud

Traduit par  Isabelle Rousselot, révisé par Fausto Giudice

Les théories de l’évolution post-Darwinienne supposent une dynamique de divergences. Deux espèces peuvent avoir pour origine une espèce commune ; de temps en temps, ces variations peuvent disparaître de façon progressive ou soudaine, mais deux espèces ne finissent jamais par confluer  en une seule. In n’y a de métissage possible qu’au sein de la même espèce. Sur la longue durée, la poule et l’ homme sont des parents éloignés, tous deux descendants d’un reptile et chacun d’eux offre une réponse réussie de la vie dans sa lutte pour la survie.

En d’autres mots, la diversité est la forme dans laquelle la vie se développe et s’adapte aux divers environnements et conditions. La diversité et la vie sont synonymes pour la biosphère. Les processus vitaux tendent à la diversité mais en même temps, ils sont l’expression d’une unité, la biosphère, Gaia, l’exubérance de la vie dans sa lutte permanente pour la survie de son propre miracle dans des environnements hostiles.

Pour la même raison, la diversité culturelle est une des conditions à la vie de l’humanité. C’est-à-dire, et bien que cela puisse être une raison suffisante, la diversité ne se borne pas seulement à éviter l’ennui de la monotonie mais elle prend part en plus, de façon primordiale, à notre survivance en tant qu’humanité.

Néanmoins, nous, les êtres humains, sommes la seule espèce à avoir remplacé la perte naturelle et discrète des espèces par une extermination artificielle et dangereuse, avec une dégradation industrielle et la pollution du consumérisme. Ceux d’entre nous qui soutiennent un « progrès de l’histoire » possible même s’il nest pas inévitable, fondé sur le savoir et sur l’exercice de l’égal-liberté, peuvent voir que l’humanité, qui se place si souvent, elle-même, en danger d’extinction, a réalisé certaines avancées qui lui ont permis de survivre et de coexister avec son pouvoir musculaire croissant. Et ceci même si nous n’avons rien rajouté de bon au reste de la nature. À bien des égards, peut-être avons-nous, dans ce processus naturel d’expériences, régressé ou nos erreurs sont –elles devenues, de façon exponentielle, plus dangereuses.

Le consumérisme est une de ces erreurs. Cet appétit insatiable n’a peu ou rien à voir avec l’évolution vers une époque sans famine, post-pénurie, possible bien que peu probable et a, au contraire, tout à voir avec une ère plus primitive de cupidité et de gloutonnerie. On ne peut pas parler d’un instinct animal car même les lions n’accaparent pas la savane ni ne pratiquent une extermination systématique de leurs victimes et même les cochons connaissent parfois la satiété.

La culture de la société de consommation s’est fourvoyée de plusieurs façons. Premièrement, elle a contredit la condition susmentionnée, traversant les diversités culturelles, les remplaçant par ses babioles universelles ou créant une pseudo-diversité où un ouvrier japonais ou un employé de bureau allemand peuvent profiter pendant deux jours d’un produit de l’artisanat péruvien traditionnel fabriqué en Chine, ou pendant cinq jours, de magnifiques rideaux vénitiens importés de Taïwan, avant qu’ils ne se délabrent et ne soient plus utilisables. Deuxièmement, car elle a aussi menacé l’équilibre écologique avec ses extractions illimitées et ses rejets sous la forme de déchets immortels.

Nous pouvons en observer des exemples concrets tout autour de nous. Nous pouvons dire que c’est une chance qu’un travailleur puisse bénéficier des produits qui étaient auparavant réservés aux classes supérieures, aux classes improductives, aux classes consommatrices. Pourtant, cette consommation – provoquée par la pression culturelle et idéologique – a souvent été transformée en finalité du travailleur et en un instrument de l’économie. Ce qui signifie logiquement que l’individu en tant qu’outil a été transformé en un moyen de l’économie en tant qu’individu-consommateur.

Dans pratiquement tous les pays développés, ou ceux qui suivent ce « modèle de développement », le mobilier qui envahit les marchés, n’est pas prévu pour durer plus de quelques années. Ou quelques mois. Les objets du mobilier sont jolis, ils paraissent beaux comme presque tout dans la culture de la consommation, mais si on les regarde de plus près, ils sont rayés, il leur manque une vis ou ils sont un peu de travers. La préoccupation de ma famille de menuisiers d’améliorer la conception d’une chaise afin qu’elle dure une centaine d’années, paraît aujourd’hui exotique. Mais le nouveau mobilier jetable ne nous inquiète pas trop car nous savons qu’il nous coûte peu et que, dans deux ou trois ans, nous allons acheter de nouvelles choses, qui apporteront du coup un nouvel intérêt et du changement dans la décoration de nos maisons et bureaux et surtout, qui stimuleront l’économie mondiale. Selon la théorie actuelle, ce que nous jetons aide le développement industriel de certains pays pauvres. Donc nous sommes bons car nous sommes des consommateurs.

Et pourtant, ces objets de mobilier, même les meilleur marché, ont consommé des arbres et brûlé du carburant pendant leur long voyage depuis la Chine ou la Malaisie. La logique du « jeter après usage » qui est plutôt raisonnable lorsqu’il s’agit de seringues en plastique, devient une loi nécessaire pour stimuler l’économie et maintenir la croissance perpétuelle du PIB, avec les crises et les phobies qui l’accompagnent à chaque fois que sa chute provoque une récession de 2 %. Afin d’échapper à la récession, il faut augmenter la dose de drogue. Les USA à eux seuls, par exemple, consacrent des milliards de dollars pour que leurs résidents puissent continuer à consommer, à dépenser afin d’échapper à la folie de la récession et ainsi permettre au monde de continuer à tourner, à consommer et à jeter.

Mais ces rebuts, aussi bon marché qu’ils soient – le consumérisme est basé sur une marchandise bon marché, jetable qui rend le recyclage des produits durables presque inabordable – comprennent des morceaux de bois, de plastique, des piles, des vis, du verre et plus de plastique. Aux USA, tout cela et plus encore va à la poubelle – même dans cette période de ce qu’on appelle la « grande crise » pour des raisons douteuses – et aux pays pauvres, les pauvres qui vont récupérer ces déchets. À long terme, celle qui se retrouve à consommer tous ces déchets est la nature, tandis que l’humanité continue à reporter à plus tard tout changement de ses habitudes afin de, d’abord, sortir de la récession et pour, plus tard, soutenir la croissance de l’économie.

Mais quelle est la signification de cette « croissance de l’économie » de 2 à 3 % qui obsède le monde entier, du nord au sud et d’est en ouest ?

Le monde est convaincu de se trouver dans une crise terrible. Mais le monde a toujours été en crise. Maintenant la crise est définie comme étant mondiale car 1) elle a pour origine et affecte l’économie des plus riches ; 2) le paradigme simplifié du développement a irradié son hystérie dans le reste du monde, sapant sa légitimité. Mais aux USA les gens continuent d’envahir les magasins et les restaurants et leurs restrictions n’entraînent jamais la faim, même dans les cas les plus graves où des millions de travailleurs se retrouvent sans emploi. Dans nos pays périphériques, une crise signifie que des enfants mendient dans les rues. Aux USA, cela signifie plutôt que les consommateurs consomment un peu moins en attendant le prochain chèque du gouvernement.

Afin de sortir de cette « crise », les experts se creusent la cervelle et arrivent toujours à la même solution : augmenter la consommation. Ironiquement, augmenter la consommation signifie prêter aux gens ordinaires leur propre argent à travers les grosses banques privées qui reçoivent de l’aide du gouvernement. Il ne s’agit pas seulement de sauver quelques banques mais, surtout, de sauver une idéologie et une culture qui ne peuvent pas survivre seules sans injections fréquentes et de circonstance : stimulant financier, guerres pour promouvoir l’industrie et contrôler la participation populaire, drogues et divertissements qui stimulent, calment et anesthésient au nom du bien commun.

Serons-nous vraiment sortis de la crise quand le monde sera revenu à un taux de croissance de  5 % à travers la stimulation de la consommation dans les pays riches ? N’allons-nous pas préparer le terrain pour la prochaine crise, une vraie crise cette fois – humaine et écologique – et non pas une crise artificielle comme celle que nous traversons maintenant ? Allons-nous enfin réaliser que celle-ci n’est pas une vraie crise mais juste un avertissement, c’est à dire, une occasion de changer nos habitudes ?

Chaque jour est une crise car chaque jour nous choisissons une voie.  Mais il y a des crises qui sont un long chemin de croix et d’autres qui sont décisives car, pour l’opprimé comme pour l’oppresseur, elles offrent une alternative : la confirmation d’un système ou son annihilation. Pour l’instant, c’est la première possibilité qui se produit à cause d’un manque d’alternatives à la seconde. Mais on ne doit jamais sous-estimer l’histoire. Personne n’aurait pu prévoir une alternative au féodalisme médiéval ou au système de l’esclavage. Enfin, presque personne. L’histoire du dernier millénaire démontre que les utopistes prévoient généralement l’avenir avec une précision exagérée. Mais, et c’est toujours le cas aujourd’hui, les utopistes ont toujours eu mauvaise réputation. Car la dérision et la décrédibilisation sont la forme qu’utilisent les systèmes dominants pour éviter la prolifération des gens avec trop d’imagination.

Jorge Majfud

Lincoln University

Crisis for the Rich, Via Crucis for the Poor

Theories of evolution after Darwin assume a dynamic of divergences. Two species can derive from one in common; every now and then, these variations can disappear gradually or abruptly, but two species never end up flowing together into one. There is no mixing except within a given species. In the long view, a hen and a man are distant relatives, descendants of some reptile, and each one represents a successful response by life in its struggle for survival.

In other words, diversity is the form in which life expands and adapts to diverse environments and conditions. Diversity and life are synonymous for the biosphere. Vital processes tend toward diversity but at the same time they are the expression of a unity, the biosphere, Gaia, the exuberance of life in permanent struggle for the survival of its own miracle in hostile surroundings.

For the same reason, cultural diversity is a condition for the life of humanity. That is to say, and even though it might be motive enough in itself, diversity is not limited merely to avoiding the boredom of monotony but instead is, besides, part of our vital survival as humanity.

Nevertheless, we humans are the only species that has replaced the natural and discrete loss of species with an artificial and threatening extermination, with industrial depredation and with the pollution of consumerism. Those of us who insist on a possible though not inevitable “progress of history” based on knowledge and the exercise of equal-liberty, can see that humanity, so often placing itself in danger of extinction, has achieved some advances that have allowed it to survive and abide its growing muscular power. And even so, we have added nothing good to the rest of nature. In many respects, perhaps in that natural process of trial and error, we have regressed or our errors have become exponentially more dangerous.

Consumerism is one of those errors. That insatiable appetite has little or nothing to do with progress toward a possible and yet improbable post-scarcity, hunger-free era, and everything to do with the more primitive era of greed and gluttony. Let’s not say with an animal instinct, because not even lions monopolize the savanna or practice systematic extermination of their victims, and because even pigs are sated sometimes.

The culture of consumerism has erred in several ways. First, it has contradicted the aforementioned condition, passing over cultural diversities, substituting them for its universal trinkets or creating a pseudo-diversity where a Japanese laborer or German office worker can enjoy for two days a piece of traditional Peruvian craftwork made in China, or for five days the most beautiful Venetian curtains imported from Taiwan, before they fall apart from use. Second, because it also has threatened the ecological balance with its unlimited extractions and its returns in the form of immortal garbage.

We can observe concrete examples all around us. We might say that it is good fortune that a worker could enjoy commodities that previously were reserved only for the upper classes, the unproductive classes, the consumer classes. Nonetheless, that consumption – induced by cultural and ideological pressure – often has been turned into the very purpose of the worker and an instrument of the economy. Which logically means that the individual-as-tool has been turned into a means of the economy as individual-as-consumer.

In almost all of the developed countries, or those following that “model of development,” the furniture that invades the markets is intended to last only a few years. Or a few months. The furniture items are pretty, they look good just like almost everything in the culture of consumption, but if we look closely they are scratched, missing a screw or our out of square. That preoccupation of my family of carpenters with improving the design of a chair so that it might last a hundred years turns out to be exotic now. But the new disposable furniture does not worry us too much because we know that it costs little and that, in two or three years we are going to buy some more new stuff, which happens to provide more interest and variation in the decoration of our homes and offices and above all stimulates the world economy. According to the current theory, what we throw away here aids the industrial development of some poor country. Thus we are good, because we are consumers.

And yet, those furniture items, even the cheapest ones, have consumed trees and burned up fuel in their long journey from China or from Malaysia. The logic of “dispose of it after use,” which is most reasonable for a plastic syringe, becomes a necessary law for stimulating the economy and maintaining the perpetual growth of GDP, with its respective crises and phobias whenever its fall provokes a recession of two percent. In order to escape the recession one must increase the dosage of the drug. The United States alone, for example, dedicates billions of dollars so that its residents might continue to consume, to spend, in order to escape the madness of the recession and thus allow the world to continue to turn, consuming and discarding.

But those discards, as cheap as they may be – consumerism is based on cheap, disposable merchandise that makes the recycling of durable products almost inaccessible – possess bits of wood, plastic, batteries, steel pipe, screws, glass and more plastic. In the United States all of that and more goes into the garbage – even in this time of what is called “great crisis” for the wrong reasons – and in the poor countries, the poor go out looking for that garbage. Over the long term, the one who ends up consuming all the garbage is nature, while humanity continues to suspend its changes of habit in order to get out of the recession first and in order to sustain the growth of the economy later.

But what is the meaning of “growth of the economy,” that two or three per cent with which the whole world is obsessed, from North to South and East to West?

The world is convinced that it finds itself in a terrible crisis. But the world was already in crisis. Now the crisis is defined as worldwide because 1) it proceeds from and affects the economy of the wealthiest; 2) the simplified paradigm of development has radiated its hysteria out to the rest of the world, undermining its legitimacy. But in the United States people are still flooding the stores and restaurants and their cut backs never involve hunger, even in the gravest cases of the millions of workers without jobs. In our peripheral countries a crisis means children begging in the streets. In the United States it tends to mean consumers consuming a little less while they await the next government check.

In order to get out of that “crisis,” the experts squeeze their brains and the solution is always the same: increase consumption. Ironically, increasing consumption by lending regular people their own money through the big private banks that receive rescue aid from the government. It’s not only a matter of saving a few banks, but, above all, of saving an ideology and culture that cannot survive on their own without frequent ad hoc injections: financial stimulus, wars that promote industry and control popular participation, drugs and entertainment that stimulate, tranquilize and anaesthetize in the name of the common good.

Will we have really emerged from the crisis when the world returns to a five percent growth rate through the stimulation of consumption in the wealthy countries? Will we not be laying the ground for the next crisis, a real – human and ecological – crisis and not an artificial crisis like the one we have now? Will we truly realize that this one is not truly a crisis but just a warning, which is to say, an opportunity for changing our habits?

Every day is a crisis because every day we choose a road. But there are crises that are a long via crucis and others that are critical because, for oppressed and oppressors alike, it means a double possibility: the confirmation of a system or its annihilation. So far it has been the first because of a lack of alternatives to the second. But one must never underestimate history. Nobody could have ever foreseen an alternative to medieval feudalism or to the system of slavery. Or almost nobody. The history of the most recent millennia demonstrates that utopians usually foresee the future with an exaggerated precision. But like today, the utopians have always had a bad reputation. Because mockery and disrepute are the form that every dominant system has always used to avoid the proliferation of people with too much imagination.

Dr. Jorge Majfud

Febrero, 2009

Lincoln University

Translated by

Dr. Bruce Campbell

St. John’s University