Le faux dilemme du patriotisme

Translated by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Au cours de mes années comme professeur dans diverses universités aux USA, j’ai eu des étudiants dans mes classes qui poursuivaient des carrières militaires. Marines, aviateurs et toutes sortes de futurs membres de l’élite de l’armée US. Ce groupe est minoritaire dans les universités non militaires (généralement pas plus de quatre pour cent). En tant que professeur conseiller, on m’a parfois affecté  des ex-combattants des guerres d’Afghanistan et d’Irak (celle-la même que, depuis janvier 2003, depuis l’Espagne, nous dénonçions dans différents médias comme un crime international et à l’origine de la future crise usaméricaine). Ces jeunes, dont beaucoup souffrent du SSPT (Syndrome de stress post-traumatique), m’ont confié leurs expériences, leurs frustrations et même leurs fanatismes, dont certains se retrouvent dans mes romans, sous d’ autres noms et dans d’autres histoires.

Dans mes cours sur l’Amérique latine, j’essaie de ne pas manquer les événements les plus importants de l’histoire des Amériques, largement ignorés par le grand public et même par les étudiants universitaires eux-mêmes. Des événements où le rôle joué par les USA a souvent été, comme toute personne modérément informée le sait, pathétique : la dépossession des territoires indiens ET Mexicains, les interventions sanglantes dans les pays des Caraïbes et d’Amérique centrale pour défendre les grandes entreprises internationales, l’arrogance et le racisme explicite, l’installation ou le soutien à des dictatures sanglantes partout, la répression des mouvements populaires, la destruction de démocraties comme au Guatemala et au Chili, le soutien au terrorisme d’État ou aux terroristes renversés, comme les Contras du Nicaragua (les fameux  “Combattants de la liberté” de Reagan), les assassinats de religieux, d’ouvriers, de paysans, de syndicalistes, de journalistes et d’intellectuels sous différents prétextes par des mafiosi formés dans des institutions comme l’École des Amériques ou par leurs soldats, qui ont obéi à l’ordre de nettoyer les toilettes de leurs supérieurs et d’assassiner un village de suspects. Et un long, long etcetera.

Malgré les récits populaires que chaque pays répète jusqu’à la nausée, de l’endoctrinement toujours sous-jacent du Nous-sommes-les-bons-les-autres-sont-les-méchants, ces jeunes, chaque fois qu’ils ont été confrontés à la dure réalité documentée et prouvée des faits historiques, ont toujours été respectueux. Du moins en classe. Respectueux d’une manière que l’on trouve rarement chez les Latino-Américains des élites dirigeantes traditionnelles des différentes républiques bananières du Sud ou des classes subalternes qui ont soutenu toutes sortes d’atrocités contre leurs propres peuples, toujours au nom de quelque prétexte, selon le moment historique : Nègres marrons, Indiens saouls, pauvres feignants, ouvriers parasites, domestiques putes, prêtres communistes, intellectuels marxistes, and so on.

Une fois, un de ces ex-combattants de l’armée US m’a proposé d’écrire un essai sur Ernesto Che Guevara. Je lui ai donné le feu vert, comme il ne pouvait en être autrement face à la demande d’un étudiant intéressé à faire des recherches, mais il ne s’est jamais présenté à mon bureau pour discuter du projet. Lorsque le délai a expiré, il est apparu et m’a dit, avec le ton de quelqu’un qui parle très sérieusement :

« Bien que cela n’ait aucune importance académique, je dois vous dire que je suis anticommuniste et que je n’ai jamais aimé Ernesto Guevara. Mes amis à Miami disent que c’était un assassin. Mais si j’avais été guatémaltèque ou bolivien dans les années 1960, je n’ai aucun doute que j’aurais rejoint la guérilla du Che ».

Il a laissé sa dissertation sur la table et il est parti.

Il serait presque impossible pour un Latino-américain d’être capable d’une telle ouverture. Les Latino-Américains ont tendance à être plus fanatiques. Parce que le colonisateur n’a pas besoin d’être un fanatique pour défendre ses intérêts. Le colonisé, quelqu’un qui défend sa propre oppression jusqu’à la mort, oui.

Ici, aux USA, j’ai rencontré de nombreux Latino-Américains (heureusement pas la majorité) prétendant avoir échappé à une dictature communiste (qui, dans l’histoire de l’Amérique latine, sont de rares exceptions par rapport à la riche et séculaire tradition des dictatures capitalistes) où ils ne pouvaient s’exprimer librement. Dès que vous dites quelque chose qui ne leur plait pas, ils vous invitent à quitter le pays de la Liberté et à vous installer au Venezuela. Une mentalité intolérante et autoritaire qui en dit long sur la réalité qu’ils sont censés avoir laissé derrière eux. Comme cette autre étudiante qui n’a pas aimé quand j’ai dit que le FBI considérait Posada Carriles comme un terroriste dangereux, parce que son grand-père cubain avait aussi travaillé pour la CIA et vivait aussi à Miami (en fait, le grand-père suivait mes cours sur son téléphone, comme l’étudiante elle-même me l’avait avoué).

Une fois, un de mes étudiants latino-américains m’a lancé une de ces questions typiques qui sont comme des petits chevaux de Troie.

« D’après ce que j’ai compris, dit-il, vous êtes un citoyen uruguayen et un citoyen américain. Vous avez la double nationalité. Ma question est : en cas de guerre entre l’Uruguay et les USA, quel pays défendriez-vous ? »

La question était révélatrice. Elle révélait un ensemble bien connu de préceptes idéologiques qui sont souvent manipulés à la perfection par les politiciens et tous ceux qui croient qu’un pays est un monolithe idéologique, une secte, une armée, une équipe de football. J’ai entendu des questions semblables dans d’autres pays, assénées comme un marteau, sur les Juifs, les musulmans et tous ceux qui sont perçus comme binationaux.

Mon élève, que j’apprécie en tant que personne, dans son uniforme kaki des Marines, cet après-midi-là, a souri, comme s’il venait de faire échec et mat.

Je me suis limité à lui répondre qu’il était très facile de répondre à la question, même si on y répondait toujours mal quand on y répondait.

« En tant que citoyen des deux pays, ce dilemme ne produit aucun conflit en moi. Dans un cas hypothétique (et absurde) de guerre entre l’Uruguay et les USA, je n’hésiterais pas à me mettre du côté de la vérité et de la justice, c’est-à-dire de ceux qui, à mon avis, ont raison. Je défendrais qui a raison dans la dispute. De cette façon, je leur rendrais un service à tous les deux, même s’il serait modeste et sûrement non pertinent. À l’un pour avoir défendu sa raison et son droit, et à l’autre pour avoir résisté à son erreur ».

Le garçon a dit qu’il comprenait. Qui sait ? Je ne suis pas si optimiste à propos d’autres personnes qui ont déjà fossilisé des convictions comme celle du “patriotisme” et d’autres prestigieuses fictions lacrymogènes. Des citoyens honnêtes et d’autres, qui ont été endoctrinés depuis l’âge préscolaire à donner plus d’importance à un chiffon coloré qu’à la vérité et à la justice.

 

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