L’intelligence du Tyrannosaurus : la logique myope du business

JorgeMajfud, 13/8/2021
Traduit par Fausto Giudice

Le 25 février 2021, le président Joe Biden a ordonné une frappe militaire à la frontière syrienne avec l’Irak (du côté syrien, bien sûr, afin de ne pas perturber les autorités et les médias du protectorat irakien), en représailles aux attaques d’une milice pro-iranienne depuis la ville irakienne d’Erbil. Bien entendu, cette action n’a fait la une d’aucun grand média occidental, le tout à l’enseigne du dix-neuvièmiste « nous avons été attaqués sans raison et avons dû nous défendre »

Vieille histoire. Nous n’allons pas revenir sur le génocide des autochtones sur ce continent, jamais appelé par son nom. Pour rappeler un cas récent, le 22 août 2008, sous la présidence Obama, après le bombardement d’Azizabad en Afghanistan, les responsables militaires usaméricains (dont Oliver North, condamné et gracié pour avoir menti au Congrès dans le cadre du scandale Iran-Contra dans les années 1980) ont déclaré que tout s’était parfaitement déroulé, que le village les avait accueillis par des applaudissements, qu’un chef taliban avait été tué et que les dommages collatéraux avaient été minimes. Minimes. C’est le sens de la valeur de la vie d’autrui. Il n’a pas été signalé à l’époque que des dizaines de personnes avaient été tuées, dont 60 enfants.

Dans un article mineur pour les futurs historiens, le New York Times du 25 février cite le gouvernement usaméricain qui déclare à propos du nouveau bombardement que « cette réponse militaire a été proportionnelle et a été menée sur la base de mesures diplomatiques appropriées ». Comme depuis le XIXe siècle, le gouvernement anglo-saxon s’arroge, sans ledire, des droits spéciaux d’intervention dans le monde pour rétablir l’ordre de Dieu et des bonnes affaires. Comme le publiait la United States Democratic Review de New York en 1858, dans son article “The Fate of Mexico”, « les gens de cette espèce ne savent pas comment être libres et ne le sauront jamais tant qu’ils n’auront pas été éduqués par la démocratie américaine, par laquelle le maître les dominera jusqu’à ce qu’ils apprennent un jour à se gouverner eux-mêmes… La Providence nous oblige à prendre possession de ce pays… Nous ne prendrons pas le Mexique pour notre propre intérêt, ce qui serait une plaisanterie impossible à croire. Non, nous allons prendre le Mexique pour son propre bénéfice, pour aider les huit millions de pauvres Mexicains qui souffrent du despotisme, de l’anarchie et de la barbarie ».

Neuf ans plus tôt, le journal Springfield de Chicago analysait l’offense des Mexicains pouravoir donné des terres libres d’impôts aux citoyens usaméricains au Texas, mais les avoir forcés par des lois barbares à libérer leurs esclaves : « Nos compatriotes avaient le droit de se rendre au Mexique sur la base du droit sacré du commerce ». La liberté des maîtres de la terre à la liberté dumarché et du droit sacré à la propriété. Rien n’a changé, sauf les scénarios et le paysage technologique, du fait simple et inévitable du progrès millénaire de l’humanité.

Or, ni le New York Times ni l’administration Biden ne mentionnent que dans les attaques des sauvages miliciens pro-iraniens, un seul USAméricain a été tué et que dans cette riposte sobre et proportionnée, 17 indigènes innocents ont dû mourir sous les décombres. En vertu de la glorieuse constitution usaméricaine de 1787, un Noir valait les trois cinquièmes d’un Blanc (bien entendu, les Blancs n’étaient pas à vendre ; cela ne concernait que le calcul électoral dans lequel les Noirs ne votaient pas). Dans les attentats les plus récents, le ratio est fixé à 1/17. Quelqu’un connaît-il le nom des victimes ? Que se serait-il passé si l’armée mexicaine ou chinoise avait tué 17 USAméricains sur le sol américain ? Cette arrogance raciste, couverte par d’innombrables couches de maquillage linguistique, par la lassitude et l’anesthésie de l’habitude, reste aussi vive qu’aux temps de l’esclavage et du colonialisme sauvage.Rien de différent ne s’est produit et ne se produit en Afghanistan. Oui, les Talibans sont une calamité. Mais avant d’expliquer la méchanceté du monde par l’existence des “méchants” (cette simplification de la mentalité simplifiée usaméricaine), il faut se demander pourquoi les méchants existent. Ne seraient-ils pas une création des “gentils” ? Les “gentils” ne seraient-ils pas aussi méchants que les méchants mais blancs, riches et prospères ?

Combattante du bataillon féminin de la milice populaire durant la révolution de Saur (27 avril 1978) menée par les communistes afghans. Photo Viktor Khabarov

Dans le cas des Talibans, ils sont une création de Londres, de Washington et de la CIA, lorsqu’ils ont entrepris, dans les années 1970 et 1980, de renverser le gouvernement socialiste de l’écrivain Nur Muhammad Taraki. La République démocratique séculaire d’Afghanistan, présidée par une courte liste d’intellectuels de gauche, a survécu à grand-peine de 1978 à 1992, date à  laquelle elle a été détruite par les Talibans. Si Muhammad Taraki et d’autres qui lui ont succédé s’étaient battus pour instaurer l’égalité des droits pour les femmes (comme l’a fait en 1956 un autre socialiste arabe, Gamal Nasser, en Égypte), les Talibans prendraient un autre chemin, comme  une marche arrière d’un millier d’années.

La même vieille histoire que celle de plusieurs autres États laïques du Moyen-Orient. Pour rappeler l’un des exemples les plus traumatisants, en 1953, la CIA a détruit la démocratie laïque en Iran et imposé la dictature du Shah pour sauver les intérêts pétroliers de British Petroleum et des entreprises usaméricaines, ce qui s’est terminé par la révolution islamique de 1979 et des millions de dollars et des années de récit médiatique pour combattre le régime des ayatollahs.

Un an après avoir renversé Mohammed Mossadegh, Washington et la CIA ont fait de même au Guatemala. En fait, le plan était de « faire du Guatemala un autre Iran ». Le président démocratiquement élu, Jacobo Árbenz, a dû se réfugier à l’ambassade du Mexique, puis (comme le médecin Ernesto Guevara) fuir de ce pays, qui allait ensuite subir quarante ans de massacres pour un coût total de 200 000 Guatémaltèques morts. Dans les années 1980, en Afghanistan, la CIA a organisé et soutenu les moudjahidine rebelles contre le gouvernement socialiste. Les moudjahidines sont devenus les Taliban et certains ont fait partie d’Al Qaïda.

L’intelligence la plus puissante du monde s’est distinguée par tout sauf l’intelligence. Des milliards de dollars pour chacune de ses interventions secrètes ont été suivis de milliards de dollars pour combattre les démons créés par ces patriotes.

Maintenant que Washington a retiré ses troupes d’Afghanistan, plusieurs villes tombent comme des dominos aux mains des talibans. Après vingt ans et 85 milliards de dollars investis dans l’armée de ce pays, ils sont incapables d’arrêter l’avancée d’un groupe de fanatiques médiévaux. Comme toujours, les seigneurs de la guerre usaméricains pensent qu’ils peuvent tout résoudre avec des bombes et des millions de dollars. Comme toujours, ils ont tort. Ou bien ils n’ont pas tort et ce n’est que le business de la guerre que le président Eisenhower a dénoncé en 1961.

Pendant ce temps, les fanatiques de ce côté continuent de ressasser cette « « utte pour la liberté et la démocratie”, exactement la même lutte et les mêmes mots utilisés par les promoteurs anglo-saxons de la bénédiction de l’esclavage au 19ème siècle.

Majfud 13/8/2021

Responder

Por favor, inicia sesión con uno de estos métodos para publicar tu comentario:

Logo de WordPress.com

Estás comentando usando tu cuenta de WordPress.com. Salir /  Cambiar )

Google photo

Estás comentando usando tu cuenta de Google. Salir /  Cambiar )

Imagen de Twitter

Estás comentando usando tu cuenta de Twitter. Salir /  Cambiar )

Foto de Facebook

Estás comentando usando tu cuenta de Facebook. Salir /  Cambiar )

Conectando a %s

Este sitio usa Akismet para reducir el spam. Aprende cómo se procesan los datos de tus comentarios .