
Cette semaine, un étudiant, ancien marine américain, est venu me voir à la fin d’un cours pour me demander :
« Mais ne pensez-vous pas que l’Iran, la Russie ou la Chine pourraient nous envahir ? »
« Non », ai-je répondu. « C’est là une autre peur instillée par les marchands de mort. Ce sont les empires qui envahissent ; les autres doivent leur résister. Si un jour la Chine nous envahit, ce sera parce que ce pays l’aura poussée à le faire : ceux d’en haut, parce que les guerres et les conflits constituent leur meilleure affaire et leur meilleure stratégie ; ceux d’en bas, en raison de leur vocation d’esclaves et de leur absence de conscience de classe ».
C’est une vieille superstition, véhiculée par les médias mercenaires, selon laquelle les empires tombent parce qu’un ennemi extérieur les envahit. « Rome est tombée à cause des invasions barbares », répètent les manuels d’histoire, comme si une poignée de tribus germaniques avait pu venir à bout de la machine qui avait écrasé Carthage et Attila lui-même dans l’actuelle France.
Les empires ne tombent pas parce qu’ils sont envahis ; ils sont envahis parce qu’ils tombent. Si un jour la Chine installe une base militaire aux États-Unis, ce sera parce que cette société aura accepté, avec ferveur, non seulement 800 bases dans d’autres pays, mais aussi un suicide collectif : inégalités obscènes, exploitation et diabolisation des travailleurs (les siens et ceux des autres), marginalisation des démunis, haines raciales, religieuses et de classe, divisions inoculées par les seigneurs féodaux… La formule parfaite pour un conflit civil à grande échelle. Tant que dure la prospérité issue de l’exploitation impériale, le fanatisme patriotique masque la colonisation intérieure. Puis arrivent les démagogues, vendant de la nostalgie et davantage de haine, non pas pour retarder la chute, mais pour l’accélérer.
Comment cet absurde est-il possible ? Par la concentration du pouvoir, accélérée selon la formule des intérêts composés : les mafias légales des sectes et des lobbies. La résistance réside dans la même chose : dans l’union des peuples.
Vers 1830, alors que ses navires dominaient les mers, la Grande-Bretagne produisait environ cinq pour cent de la richesse mondiale. La Chine en produisait encore trente pour cent. Une île dont l’économie était six fois plus modeste a imposé à la plus grande civilisation de son époque l’opium, des « traités de libre-échange » et une évangélisation qui a fait 30 millions de morts.
Ce n’était pas le PIB, cette obsession des économistes modernes. C’était la capacité à concentrer. Londres a concentré le capital, les flottes, les compagnies commerciales et, surtout, une idée d’elle-même. La Chine était riche, mais sa richesse était dispersée, son État affaibli, sa cour divisée. Lorsque les canons civilisateurs arrivèrent, le géant était déjà blessé de l’intérieur. Puis la rébellion chrétienne des Taiping allait tuer plus de Chinois que toutes les guerres de l’opium réunies.
La richesse suit les empires, mais les empires se dressent grâce à une centralisation fanatique. Le premier qui se fragmente tombe. Le débat doit porter sur le type d’union : l’union qu’Hitler a instaurée en Allemagne ou celle que les Iroquois ont réalisée grâce à leur démocratie radicale qui a survécu pendant des siècles sous le nom de Grande Loi de la Paix ?
Le pouvoir n’a jamais résidé dans les individus, même si le libéralisme a bâti sa mythologie autour de l’entrepreneur et du dogme selon lequel «mon égoïsme est bon pour les autres». Il a résidé dans les unions : lobbies, sectes, corporations, syndicats, églises. Mille personnes organisées autour d’une même conviction ont plus de pouvoir qu’un million d’individus dispersés.
Pour mobiliser une société, les salaires et les arguments ne suffisent pas. Il faut une foi. Les puritains qui se croyaient le peuple élu, les colons de la « Destinée manifeste », les missionnaires qui accompagnaient les marchands d’esclaves, la Bible sous le bras, en sont la preuve. Sans parler des sionistes.
Il n’y a rien de plus puissant que la folie partagée. Lorsque le fanatique l’emporte, n’importe quel génocide devient de la civilisation. Le pillage devient le libre-échange. Les attaques sont de la légitime défense. La Grande-Bretagne n’a pas imposé l’opium : elle a ouvert des marchés. Les États-Unis n’ont pas envahi : ils ont libéré. Israël ne massacre pas d’enfants : il se défend. Le récit n’est pas un simple ornement du pouvoir ; c’est l’une de ses armes les plus efficaces, car il convainc même ses propres victimes.
Mais la foi qui unit dans l’ascension divise dans le déclin. Lorsque la promesse de prospérité cesse de se réaliser, le fanatisme se retourne contre soi-même et les tribus commencent à se considérer comme des ennemis. C’est ce que nous observons aux États-Unis. Le dollar, privilège exorbitant de Washington depuis quatre-vingts ans, perd du terrain dans les réserves des banques centrales. L’or, vieux témoin de la méfiance, bat tous les records. La dette dépasse les 39 000 milliards de dollars et ses intérêts absorbent plus que le budget du Pentagone. La moitié du pays considère l’autre moitié comme une menace existentielle. Milices, murs, méfiance envers les élections et les tribunaux. Ce ne sont pas des symptômes isolés. C’est la dissolution de cette union née pour masquer ses profondes divisions (étatiques, raciales, de classe) et qui a fonctionné tant que cette fiction rapportait d’énormes dividendes ― comme l’esclavage.
Washington a besoin d’un nouvel ennemi extérieur pour continuer à privatiser les fortunes et à socialiser les dettes. C’est au tour de la Chine, de l’Iran… Mais ni l’Iran ni la Chine ne songent même à envahir les États-Unis. Il leur suffit d’attendre : si ton ennemi commet une erreur, ne l’interromps pas.
Pendant ce temps, la nouvelle Europe bananière se militarise aux ordres de Washington. Pour ce faire, elle doit priver de financement ses institutions socialistes. Comme en Argentine, chaque fois qu’une benne brûle ou qu’une vitrine est brisée dans les rues de France, les médias mercenaires découvrent la violence. Ils parlent de vandalisme, de radicaux, de menace contre l’ordre démocratique. Ils ne la découvrent jamais lorsqu’un gouvernement supprime des droits du travail acquis au fil des générations ; lorsqu’une réforme, décidée dans des bureaux lointains, oblige des millions de personnes à travailler plus longtemps pour un salaire moindre ; lorsque la valeur produite par les travailleurs est transférée aux actionnaires VIP (hedge funds) et aux créanciers ; ni lorsque leurs retraites sont investies dans l’industrie de la mort. Cette violence ne brise pas les vitrines. Elle brise des vies, et c’est ce qu’ils appellent la « démocratie libérale », la super-arnaque du capitalisme.
Rien qu’au cours des 30 dernières années, les empires occidentaux ont bombardé, envahi, financé des massacres qui ont fait des millions de morts, de l’Irak à la Libye, du Sahel à la Palestine. Combien de responsables ont-ils été traduits en justice ? Aucun. Ceux-là mêmes qui exigent l’ordre dans les rues de Paris ont décrété le chaos, l’esclavage (aujourd’hui en Libye, au Congo), la famine et la mort dans des dizaines de pays. L’impunité n’est pas une faille du système ; c’est sa raison d’être.
En comparaison, la violence des manifestations populaires est minime. C’est la réponse de ceux qui ont épuisé les urnes, les revendications de justice et les marches contre les guerres et les génocides sans fin. L’histoire le confirme avec une régularité irréfutable : aucun droit n’a été accordé par la générosité des puissants. Tous ont été arrachés par la pression et la violence de ceux d’en bas.
Alors que le centre se fragmente, la périphérie apprend la leçon que les empires oublient. Les peuples dispersés, humiliés par la force organisée d’une poignée d’individus, commencent à se reconnaître dans une même cause. Le catalyseur a été Gaza. Nous sommes en route vers une intifada mondiale. Les élites du pouvoir mondial investissent des fortunes dans la répression, la propagande et les élections pour la retarder. Elles pourront la repousser de quelques années. Elles ne pourront pas l’empêcher. La poudrière continuera de s’assécher et une étincelle fera le reste.
Jorge Majfud
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