Intolérance en France : « Notre langue est meilleure parce qu’elle est comprise »

Photographie de Carla Bruni nu pour le magazin...

Image by Hervé Corcia via Flickr

Nuestro idioma es mejor porque se entiende (Spanish)

Intolérance en France : 
« Notre langue est meilleure parce qu’elle est comprise »

Ou la pauvre « sans raison » sarkoziste

par Jorge Majfud

En France on continue et on approfondit la discussion et le rejet de l’usage du hijab et de la burka chez les musulmanes. Ceux qui proposent de légiférer pour interdire l’usage de ce type de toilette exotique et de peu de valeur esthétique pour nous, vont depuis les hommes politiques traditionnels de l’extrême droite européenne à une nouvelle gauche allergique, comme c’est le cas du maire communiste de Vénissieux.

Les arguments ne sont pas si variés. Presque toujours ils insistent sur les droits des femmes et, surtout, sur la « défense de nos valeurs » occidentales. Le président français lui même, Nicolas Sarkozy, a dit que « la burka n’est pas bienvenue sur le territoire de la République Française ». Par conséquent, l’état français a refusé la citoyenneté à une femme marocaine par ce qu’elle utilise un voile. Faiza Silmi est une immigrante mariée avec un citoyen français et mère de deux enfants français.

Pour le nombril du monde, les femmes habillées d’Occident sont plus libres que les femmes trop habillées du Moyen-Orient et plus libres que les femmes trop nues d’Afrique. L’axiome mathématique de transitivité ne s’applique pas. Si la femme est blanche et prend le soleil nue au bord de la Seine, elle est une femme libérée. Si elle est noire et fait de même au bord d’un ruisseau sans nom, c’est une femme opprimée. C’est l’anachronique axiome de que « notre langue est meilleure parce elle se comprend ». Ce qui en matière de vêtements équivaut à dire que les robotiques mannequins qui défilent sur les podiums sont le summum de la libération et du bon goût.

Probablement les pays africains, comme d’habitude, suivent l’exemple de l’Europe avant-gardiste et vont commencer à légiférer plus strictement sur les coutumes étrangères dans leurs pays. Ainsi, les Françaises et les Etasuniennes qui exercent leur droit humain de résider partout dans le monde devront se dépouiller de leursoutien-gorge et de toute toilette qui empêche de voir leurs seins, comme c’est la coutume et les valeurs de beaucoup de tribus africaines avec qui j’ai vécu.

Toutes les sociétés ont des lois qui règlent la pudeur selon leurs propres coutumes. Le problème réside dans le degré d’imposition. Encore plus, si au nom de la liberté d’une société ouverte, s’impose l’uniformité en niant une vraie différence, en prenant aux uns le droit dont jouissent les autres.

Si nous allons interdire le voile chez une femme, qui de plus fait partie de sa propre culture : pourquoi ne pas interdire les kimonos japonais, chapeaux texans, les lèvres peintes, les piercings, les tatouages avec croix et têtes de mort de toute espèce ? Pourquoi ne pas interdire la toilette que les religieuses catholiques utilisent et qui peut bien être considérée comme un symbole de l’oppression féminine ? Aucune religieuse ne peut sortir de son état d’obéissance pour devenir prêtre, évêque ou Pape, ce qui pour la loi de l’état séculier est une discrimination ouverte sexuelle. L’église Catholique, comme toute autre secte ou religion, a un droit à organiser son institution comme il lui paraît, mais comme nos sociétés ne sont pas des théocraties, aucune religion ne peut imposer ses règles au reste de la société ni avoir de privilèges sur une autre. La raison pour laquelle nous ne pouvons interdire à aucune religieuse l’usage de son habit, bien qu’il nous rappelle le tchador persan.

Couvrir le visage porte t-il atteinte à la sécurité ? Alors interdisons les lunettes noires, les perruques et les tatouages, les casques de motocyclettes, les masques médicaux. Interdisons les visages découverts, qui ne révèlent pas qu’en réalité ce monsieur si élégant pense voler une banque ou trahir la moitié du peuple.

Il n’arrive pas à monsieur Sarkozy de penser qu’imposer à une femme d’enlever le voile peut équivaloir en public à la même violence morale dont sa propre épouse souffrirait en étant obligée d’enlever son soutien-gorge pour recevoir le président du Mozambique.

Dans quelques régions de quelques pays islamiques — non dans la majorité, où les femmes étrangères se promènent avec des shorts plus en sécurité que dans un quartier de Philadelphie ou de San Pablo — le nijab est obligatoire comme pour nous utiliser un pantalon. Comme individu je peux dire que cela me paraît l’un des pires vêtements et comme humaniste je peux le repousser quand il s’agit d’une imposition contre la volonté explicite de celui qui l’utilise. Mais je ne peux pas légiférer contre un droit étranger au nom de mes propres coutumes. En supprime-t-on mes droits et ma liberté si ma voisine s’est mariée avec une autre femme ou si elle sort dans la rue couverte des pieds à la tête ou qu’elle se teint les cheveux en vert ? Si au nom de la morale, des valeurs de la liberté et du droit je vais promulguer des lois qui obligent ma voisine à s’habiller comme mon épouse ou si je vais lui refuser des droits civils dont je jouis, c’est moi le malade, pas elle.

Cette intolérance est commune dans nos sociétés qui ont promu les Droits de l’homme, mais qui ont aussi inventé les plus cruels instruments de torture contre des sorcières, des hommes de science ou des dissidents ; qui ont produit des camps d’extermination et qui n’ont pas eu de limites dans leur obsession prosélyte et colonialiste, toujours au nom de la bonne morale et du salut de la civilisation.

Mais les paradoxes sont une constante naturelle dans l’histoire. L’ancienne tradition islamique de relative tolérance envers le travail intellectuel, la diversité culturelle et religieuse, avec les siècles passant s’est convertie, dans beaucoup de pays, en une culture fermée, machiste et relativement intolérante. Les États-Unis, qui naissent comme une révolution laïque, des lumières et progressiste, sont devenus au cours du temps, un empire conservateur et malade d’une idéologie messianique. La France, le berceau des Lumières, des révolutions politiques et sociales, dans les derniers temps commence à montrer tous les traits d’une société fermée et intolérante.

La peur de l’autre fait que nous ressemblons à l’autre qui nous craint. Les sociétés espagnoles ou castillanes ont lutté pendant des siècles contre les autres Espagnols, les Maures et les Juifs. Dans le dernier millénaire et avant les vagues migratoires du XXe siècle, il n’y avait pas en Europe de société plus d’islamisée ni avec un sentiment plus anti islamique que celle d’Espagne.

Dans presque tous les cas, ces changements ont résulté de l’interaction d’un ennemi supposé politique, idéologique ou religieux. Un ennemi souvent convenable. A notre époque c’est l’immigration des peuples noirs, une espèce de modeste restitution culturelle aux empires abrasifs blancs du passé.

Mais il en ressort que maintenant une partie importante de cette société, comme celle des États-Unis et celles d’autres pays dits développés, nous dit et applique que « nos valeurs » résident dans la suppression des principes d’égalité, de liberté, de diversité et de tolérance pour maintenir une apparence occidentale dans la façon d’habiller des femmes. Avec cela, nous démontrons seulement que chaque fois nous ressemblons plus aux sociétés fermées que nous critiquons chez certains pays islamiques. Juste quand sont mises à l’épreuve nos valeurs sur la tolérance réelle à la diversité, on définit que ces valeurs sont une menace pour nos valeurs.

Le dilemme, s’il y a un, n’est pas l’Orient contre l’Occident mais l’humanisme progressiste contre le sectarisme conservateur, la société ouverte contre la société fermée.

Les valeurs de l’Occident comme celles de l’Orient sont admirables et méprisables. Cela fait partie d’une mentalité médiévale de tracer une ligne qui divise — « ou vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous » — et oublier que chaque civilisation, chaque culture est le résultat de centaines et des milliers d’années de collaboration mutuelle. Considérons toute discipline, comme les mathématiques, la philosophie, la médecine ou la religion, pour comprendre que chacun de nous est le résultat de cette diversité infinie que les postmodernes n’ont pas inventé.

Rien de bon ne peut naître de la schizophrénie d’une société fermée. La menace principale sur « nos valeurs » est nous mêmes. Si nous critiquons quelques coutumes, quelques sociétés parce qu’elles sont fermées, cela n’a pas de sens défendre l’ouverture avec une serrure, défendre nos valeurs avec leurs valeurs, chercher à conserver « notre façon d’être » en copiant le pire d’eux.

Alors, si nous allons interdire de mauvaises coutumes : pourquoi ne commençons-nous pas par interdire les guerres et les invasions qui rien qu’au siècle dernier ont été une spécialité de « nos gouvernements » en défense de « nos valeurs » et qui ont laissé des pays détruits, des peuples et des cultures ravagés et des millions et millions et millions d’opprimés et massacrés ?

© Jorge Majfud

* Jorge Majfud. Ecrivain uruguayen et professeur de littérature latinoaméricaine dans l’Université de Jacksonville, aux Etats-Unis.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

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